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Analyse Société

Élevages et pandémies

Les mesures sanitaires contre le Covid-19, c’est chiant, je crois que tout le monde est d’accord là-dessus. Confinement ou pas confinement, restos ouverts ou restos fermés, notre réponse à cette pandémie est sujette à débats. Mais la question qui nous intéresse ici est plus générale : aurait-on pu éviter cette pandémie ? Quitte à bouleverser nos modes de vie et le fonctionnement complet de notre société, ne pourrait-on pas le faire avant que ces maladies émergent, préventivement, plutôt qu’après coup ?

C’est une partie de la réflexion qu’amène l’écologue et biologiste français Serge Morand dans une étude parue en août 2020 et intitulée “Les maladies émergentes, l’expansion du bétail et la perte de biodiversité sont corrélées à l’échelle mondiale” (“Emerging diseases, livestock expansion and biodiversity loss are positively related at global scale*).

Cette étude statistique qui regroupe des données sur les 19 dernières années (2000-2019) présente des corrélations très fortes entre les trois paramètres précédemment cités : le bétail, les maladies émergentes, et la perte de biodiversité.

Il est évidemment clair que corrélation n’implique pas causalité, et cette confusion est malheureusement très présente non seulement dans le débat public, mais aussi au sein même de la littérature scientifique. Ce qui différencie la simple corrélation de la causalité, c’est la possibilité de l’explication d’un mécanisme qui explique les liens causaux entre les objets d’étude.

Quel lien causal y a-t-il donc entre l’augmentation de l’élevage intensif, la perte de biodiversité et l’émergence de maladies ?


Premièrement, pour élever beaucoup d’animaux, il faut beaucoup de nourriture à leur donner. Soit le bétail pâture, auquel cas il est nécessaire d’avoir de grandes surfaces de pâture, soit dans le cas d’animaux nourris au fourrage, il faut cultiver ce fourrage, et donc de grandes surfaces agricoles pour ce faire. Et pour avoir des grandes zones à pâturer ou à cultiver, on déforeste en masse. Pour exemple, 91% des terres déforestées en Amazonie depuis 1970 le sont pour créer de l’espace de pâturage pour l’élevage bovin au Brésil§,.

Suite à la déforestation, les espèces animales qui vivaient originellement dans les zones déforestées vont se déplacer, quitter leur niche écologique, et risquer de vivre ailleurs, plus proches des villes et des élevages, et donc dans une situation plus propice à transmettre leurs maladies.

En effet, le fait que l’humanité ait colonisé tous les écosystèmes de la planète fait que nos animaux d’élevage entrent en contact plus rapproché et plus fréquent avec des espèces sauvages, et donc que les maladies des espèces sauvages peuvent se transmettre plus facilement aux animaux d’élevage, puis à l’humain. Le fait que des personnes vivent toute l’année à proximité  de ces animaux d’élevage (les éleveurs et éleveuses) facilite encore plus la transmission des ces maladies à l’humain.

Une grand nombre de maladies connues à l’heure actuelle provient originellement des animaux d’élevage ou des animaux sauvages : la variole provient des vaches, les listeria peuvent se transmettre des lapins aux humains, la peste était propagée par les rats,  la grippe porcine et la grippe aviaire portent quant à elles des noms univoques.

Mais ce n’est pas tout. La destruction mondialisée de la biodiversité rend les possibilités de résistance aux maladies par recombinaison génétique plus faibles. La diversité génétique des populations constituant les écosystèmes s’effondrant, les possibilités adaptatives des écosystèmes s’effondrent également, et une fois un pathogène émergé, il est plus compliqué d’établir une immunité grégaire ou de faire advenir des mutations susceptibles de conférer une immunité.

Les animaux d’élevage – cela n’est pas nouveau – sont également sélectionnés génétiquement pour leurs traits les plus adaptés ou profitables pour l’industrie. Les vaches par exemple sont sélectionnées pour se reproduire plus, pour produire plus de lait (au détriment de leur bien-être)#, pour être plus dociles** etc.

La diversité génétique des animaux d’élevage est donc très faible voire quasi inexistante. La conséquence néfaste de cela est évidente : si un pathogène (virus, bactérie, parasites etc.) arrive à trouver le moyen d’infecter un seul animal, il peut facilement infecter tout l’élevage, et tous les élevages voisins puisque les chances que des différences génétiques confèrent un résistance sont moindres.

Les conditions d’élevage jouent également dans la balance : entasser des milliers voire dizaines de milliers d’animaux dans des lieux exigus, renfermés, insalubres et souvent humides fait que les élevages (et particulièrement les élevages intensifs) sont des lieux de reproduction parfaits pour les maladies. Un endroit chaud, humide, avec plein d’individus entassés les uns sur les autres, qui en plus ont un patrimoine génétique quasi homogène ? Quel lieu idéal pour les pathogènes pour s’entraîner à infecter et à muter (phénomène nommé “pression sélective” dans la littérature scientifique).

Un exemple très frappant et récent de cela est la situation des élevages de visons pour la fourrure au Danemark, qui ont fait apparaître des nouvelles formes mutantes du Covid-19 qui pourraient se transmettre à l’humain et compromettre les stratégies vaccinales. Pour éviter cela des millions de visons ont dû être massacrés de manière “préventive”†† .

Finalement, la stratégie la plus courante que l’industrie de l’élevage ait trouvé pour contrer tout ça ? Les antibiotiques. Les animaux sont malades ? Antibiotiques ! Les animaux ne sont pas malades ? Antibiotiques de manière préventive, même si c’est illégal ! Ainsi, en Suisse, 32 tonnes d’antibiotiques ont été administrés en 2017‡‡, parfois également à des animaux pourtant sains§§.

Le problème inhérent à cette stratégie, c’est que plus les antibiotiques sont prescrits et vastement utilisés, moins les pathogènes sont “surpris” par ces antibiotiques, et donc plus la pression sélective pour des traits de résistance à ces antibiotiques se développent facilement parmi les pathogènes.

Le résultat de cela est un phénomène bien connu, nommé antibiorésistance, qui est aujourd’hui considéré par l’Organisation Mondiale de la Santé comme une des plus grosses menace qui pèse sur l’humanité.¶¶


L’élevage intensif se révèle donc une fois de plus être non seulement un scandale écologique et un scandale éthique, mais aussi un scandale sanitaire gigantesque dont il est nécessaire de prendre conscience et envers lequel il presse d’agir !

Individuellement, il est temps de prendre ses responsabilités face aux populations qui subissent la crise climatique de plein fouet, et envers toutes les personnes touchées par les pandémies que notre consommation et production insensée de produits animaux participe à créer et à propager. Et pas seulement un lundi par mois…

Collectivement, il est temps de prendre son courage politique à deux mains et de s’engager pour l’abolition de l’élevage intensif en Suisse et partout dans le monde, les pandémies ne connaissant pas de frontières. 


Personne ne demande d’être irréprochable du jour au lendemain, personne ne l’est. Mais parlons-en. Débattons. Lisons des livres, partageons des vidéos, des articles ou des études, distribuons des flyers, collons des affiches, organisons des projections de films, écrivons des chansons, réalisons des films, montons des pièces de théâtre.

N’importe quoi, mais agissons !

Ce qui est arrivé étant arrivé, il est bien facile d’imaginer empêcher une pandémie a posteriori. Mais nous pouvons tout de même essayer d’éviter les suivantes…


  1. *
    Morand, S. (2020). Emerging diseases, livestock expansion and biodiversity loss are positively related at global scale. Biological Conservation, 248, 108707.
  2. Maurage, P., Heeren, A., & Pesenti, M. (2013). Does chocolate consumption really boost Nobel award chances? The peril of over-interpreting correlations in health studies. The Journal of Nutrition, 143(6), 931-933.
  3. Steinfeld, H., Gerber, P., Wassenaar, T. D., Castel, V., Rosales, M., Rosales, M., & de Haan, C. (2006). Livestock’s long shadow: environmental issues and options. Food & Agriculture Org.
  4. §
    Margulis, S. (2003). Causes of deforestation of the Brazilian Amazon. The World Bank.
  5. Weigel, K. A. (2006). Prospects for improving reproductive performance through genetic selection. Animal reproduction science, 96(3-4), 323-330.
  6. #
    Oltenacu, P. A., & Broom, D. M. (2010). The impact of genetic selection for increased milk yield on the welfare of dairy cows. Animal welfare, 19(1), 39-49.
  7. **
    Haskell, M. J., Simm, G., & Turner, S. P. (2014). Genetic selection for temperament traits in dairy and beef cattle. Frontiers in genetics, 5, 368.
  8. ††
    https://www.letemps.ch/opinions/covid19-danemark-visons-ne-une-abattus-finir-manteaux-fourrure-oui
  9. ‡‡
    ARCH-Vet Rapport sur les ventes d’antibiotiques et l’antibiorésistance en médecine vétérinaire en Suisse 2019 (PDF, 1 MB, 24.08.2020).
  10. §§
    Hartmann, S., et al. “Antibiotikaeinsatz in Schweizer Ferkelerzeugungs-und Mastbetrieben.” Schweizer Archiv für Tierheilkunde 161.12 (2019): 797-808.
  11. ¶¶
    https://www.who.int/news-room/fact-sheets/detail/antibiotic-resistance

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