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Reportage Société

Effet de serre: peut-on faire sans le nucléaire?

Cet article est le compte rendu du repas-débat d’Ingénieurexs Engagéexs qui a eu lieu le 21 janvier 2020. Le débat a eu lieu après avoir écouté le podcast “Transition énergétique : avons-nous encore le temps ?”1 de Jean-Marc Jancovici, dont voici un extrait:

Tout ce que nous avons aujourd’hui dans le monde moderne, notre pouvoir d’achat et les retraites, c’est l’énergie qui l’a permis. Donc discuter de l’énergie, c’est discuter de tout ce qui nous entoure aujourd’hui. L’essentiel de ce qui permet ça dans le monde, ce n’est pas du tout le nucléaire, ce sont les combustibles fossiles, c’est à dire le pétrole, le charbon ou le gaz. Il se trouve qu’en France, deux tiers de nos émissions de CO2, c’est à dire ce qui provoque le changement  climatique, viennent du pétrole, un quart vient du gaz, 5% vient du charbon, et 0% du nucléaire. Le nucléaire a des inconvénients. Mais ne parler que du nucléaire est quelque chose qui finit par devenir un peu contre-productif.” Jean-Marc Jancovici

https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/transition-energetique-avons-nous-encore-le-temps

Si la discussion qui suit paraît un peu décousue ou trop complexe pour que ça soit plausible, c’est que c’est le résumé d’un débat qui a réuni une vingtaine de personnes sur le thème du nucléaire.


Tic: Je dois avouer que je ne sais pas trop quoi penser du nucléaire…

Tac: Développe

Tic: C’est une source d’énergie qui ne produit que peu de gaz à effet de serre, juste lors de sa construction et démolition, ainsi que de de la vapeur d’eau, mais son impact reste négligeable face aux autres sources d’énergie, mais en même temps, ça reste du nucléaire, avec des effets potentiellement dramatiques lors d’un accident.

Tac: En même temps, peut-on se passer du nucléaire? Le temps presse et si on n’arrête pas de produire des gaz à effet de serre très rapidement, on ne va pas pouvoir maintenir une température viable sur la terre.

Tic: Est-ce que ça sera suffisant pour maintenir notre manière de vivre actuelle?

Tac: Pas sûr, même avec la promesse du thorium et de la fusion nucléaire, cela reste des espoirs sur des technologies qui n’ont pas encore montré leurs preuves, donc continuer de consommer autant d’énergie en se disant qu’elles vont bientôt arriver pour résoudre tous nos problèmes, ça reste un gros pari sur l’avenir qui risque bien de se solder par un échec…

Tic: Ah bon, même pour la fusion? J’ai entendu que ça allait bientôt être prêt

Tac: En fait la fusion est une technologie très complexe, bien plus encore que le nucléaire traditionnel, et donc l’énergie produite sera plus chère. Et en l’état actuel de la recherche, ça risque de prendre encore des dizaines d’année avant que ces réacteurs à fusion produisent effectivement de l’électricité, et on n’est même pas sûr que l’énergie produite sera suffisante pour démarrer la réaction. Par contre c’est vrai que ça a permis de mieux comprendre certains aspects de la physique. Donc ça reste une option, mais à quels coûts et à quel horizon?

Tic: Donc si j’ai bien compris, il ne reste plus qu’à réduire notre consommation d’énergie…. Et du coup, le nucléaire nous est utile pour éviter d’avoir une décroissance trop rapide de notre société en ayant toujours une source d’énergie stable, même si on devra moins en consommer.

Tac: Effectivement, ça nous évitera d’avoir une décroissance trop rapide pour nous laisser le temps de nous adapter. Mais justement, dans le cadre d’une décroissance, voire d’un effondrement de notre société, comment est-ce qu’on pourra continuer à faire tourner les centrales? Une centrale nucléaire demande beaucoup de personnes qualifiées, formées pour ça, et lors d’un effondrement, il suffirait qu’une petite partie de ces personnes ne soit plus là pour que la centrale ne puisse plus fonctionner…

Tic: Et au delà de juste faire fonctionner les centrales, peut-on et pourra-t-on faire confiance aux gouvernements pour le bon fonctionnement des centrales? Pour l’instant en Europe, nos gouvernement sont stables et on leur fait confiance. Mais rien que si on regarde le gouvernement russe qui a fabriqué une centrale nucléaire flottante, est-ce que c’est aussi sûr? Et vu qu’elle est flottante, on pourrait bien imaginer qu’elle soit ensuite vendue à d’autres pays moins développé, avec un gouvernement moins stable, voire même mise en eau internationale pour que la responsabilité ne soit pas liée à un état en particulier.

Tac: Mais il y a bien l’AIEA (l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique) qui est chargée de contrôler les usages pacifiques des installations nucléaires et de leur stabilité, non?

Tic: Oui, mais elle ne peut pas tout vérifier et il faut encore que le pays leur autorise l’accès à toutes ses installations, ce qui n’est pas forcément garanti, surtout en cas de crises. De plus, peut-on vraiment faire confiance à nos gouvernements pour réagir de manière rapide, tout en respectant les droits humains? Il y a l’exemple de l’accident de Tchernobyl, où les autorités ont tout fait pour minimiser la gravité, voire même de le cacher les premiers jours…

Tac: Oui, mais c’était un pays totalitaire en pleine guerre froide, il fallait à tout prix garder son image de pays modèle.

Tic: Est-ce vraiment différent avec les autres pays européens actuellement? Rien qu’à voir l’actualité sur le coronavirus, le gouvernement français ment sciemment à sa population et son personnel médical lors d’une crise sanitaire majeure2.

Il ne faut pas oublier non plus que les expert·e·s “indépendant·e·s”, ne sont souvent pas si indépendant que ça, notamment en France. Selon la définition de Bernard Laponche, il faudrait que l’expert·e indépendant·e:

  1. ait une certaine compétence qui soit reconnue en tant que tel dans son milieux et parmi ses pairs
  2. ait une honnêteté intellectuelle (pas de propagation de mensonges)
  3. ait une indépendance par rapport aux entreprises, aux pressions des politiques, etc…

On remarquera que si les deux premiers points sont assez souvent remplis, le dernier ne l’est que très rarement, il y a très peu d’expert.e.s qui  s’expriment contre la position de leur entreprise3,4

D’autant plus que les rapports sont souvent légèrement biaisés entre chaque intermédiaire, ce qui fait que les rapports finaux ne reflètent plus la réalité. Par exemple, les rapports sur l’énergie en France ne mentionnent pas l’uranium, ce qui fait que l’énergie nucléaire devient une énergie 100% française, alors que la totalité du combustible est importé3

Tac: D’accord, mais comment expliquer la mauvaise image et la méfiance du nucléaire qu’a la population?

Tic: Déjà la population est très peu au courant du principe exact de fonctionnement d’une centrale et la majorité des informations sur le sujet vient de différentes personnes/politiques qui se posent en tant qu’expert·e sur le sujet, sans que ça soit forcément le cas, et donc les propos des personnes compétentes sont noyés dans la masse des informations erronées qui paradoxalement se retrouvent plus facilement dans les médias. Or il ne faut pas oublier que, surtout sur ce sujet, il faut prendre des décisions basées sur des faits et non pas avec des émotions.

Ensuite le nucléaire fait peur, car c’est une technologie à la base militaire qui s’est transposée pour la société civile. Mais comme il y a toujours des liens entre le nucléaire civil et militaire, on ne sait jamais si toute l’information est disponible, ou caché au nom du secret défense. Par exemple, l’impact des essais nucléaires sur la population civile qui n’est divulgué que plusieurs dizaines d’années après les faits n’aide pas les gens à avoir confiance en leur gouvernement sur le sujet du nucléaire en général5.

Tac: Mais la peur des accidents est aussi très présente. Mais dans ce cas, c’est semblable à la peur de l’avion, ça n’est pas rationnel car on a énormément plus de chance de mourir d’un accident de voiture, mais vu que c’est plus sensationnel et qu’on en parle beaucoup plus dans la presse, ça fait plus peur.

Surtout que le danger des radiations est un danger qui est invisible, il n’est donc pas perceptible par nos sens habituels et on est donc obligé, si l’on a pas d’appareils spécialisés, de croire ce que les autorités nous disent, et ce, peut-importe la confiance qu’on a en ces dernières.

Tic: On peut aussi parler du fait que c’est une technologie très contrôlée et centralisée, ça n’est pas le même rapport entre le·a citoyen·ne et cette technologie, que celui qui s’établit avec les panneaux photovoltaïques par exemple. Cela s’explique par le fait que c’est l’état qui décide unilatéralement des lieux où construire les centrales, lieux de stockage des déchets et autres lieux de tests pour le nucléaire militaire et qui donc l’impose aux populations locales, ce qui implique parfois des exils forcés5. Au contraire, les panneaux photovoltaïques ou solaires sont choisis, entretenus, voir même installés par la population elle-même, donc elle se sent plus proche de la technologie.  

Tac: Cette domination de l’État pour imposer cette technologie engendre donc déjà un rejet de la part de la population, qui n’est pas du tout impliquée dans le processus de décision, voir même pas du tout consultée.

Boum: Tout à fait. On pourrait discuter de la légitimité de cette domination de l’État sur la population, mais ça sera pour une prochaine discussion.

Louis S.

Crédit photo de couverture: By Greg Dunlap from Portland, USA – Satsop Nuclear Power Plant, CC BY 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=42766759


Sources:

  1. 1.
    Transition énergétique : avons-nous encore le temps ? France Culture. https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/transition-energetique-avons-nous-encore-le-temps. Accessed April 19, 2020.
  2. 2.
    Philippin, Antton Rouget et Marine Turchi Y. Masques: les preuves d’un mensonge d’Etat. Mediapart. https://www.mediapart.fr/journal/france/020420/masques-les-preuves-d-un-mensonge-d-etat?onglet=full. Accessed April 19, 2020.
  3. 3.
    Blues des experts : Benjamin Dessus et Bernard Laponche. France Culture. https://www.franceculture.fr/emissions/terre-terre/blues-des-experts-benjamin-dessus-et-bernard-laponche. Accessed April 19, 2020.
  4. 4.
    Le blues des experts – 1. France Culture. https://www.franceculture.fr/emissions/terre-terre/le-blues-des-experts-1. Accessed April 19, 2020.
  5. 5.
    BARRILLOT B. Essais Nucléaires : Les Atteintes Aux Enfants. Observatoire des armements; 2016:14. http://obsarm.org/IMG/pdf/notes_no_4-2016_ge_ne_ration_bombe.pdf. Accessed April 19, 2020.

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