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Analyse Economies Politiques

Écologie et luttes sociales : fin du monde, fin du mois, mêmes coupables, même combat

Les calottes sont cuites

L’histoire du mouvement écologiste, et plus particulièrement de celle de la lutte contre le changement climatique est – et c’est avec amertume que je fais cette constatation – avant tout celle d’un échec. Depuis ses débuts dans les années 60, la lutte des générations de militant·e·s qui se sont succédé·e·s n’a pas causé la moindre inflexion ni dans l’exponentielle de la concentration de CO2 atmosphérique, ni dans celle de la consommation mondiale de pétrole1.

Evolution de la concentration de CO2 atmosphérique au cours du temps2.

Face au constat de cet échec – et à la menace d’un effondrement sociétal se faisant de plus en plus pressante3–5 – il me semble nécessaire que notre mouvement fasse l’effort de formuler une autocritique de ses modes d’action. La stratégie que nous adoptons aujourd’hui décidera demain de notre capacité ou non à avoir un impact concret sur notre monde.

Écologie libérale, mensonges du capital

Osaka, 2019, lors de la conférence du G20 l’Union Européenne et le Mercosur annoncent la signature d’un traité de libre-échange Mercosur-EU

La pensée écologique dominante telle qu’elle est véhiculée tant par les médias que par les tenantexs des pouvoirs économiques et politiques est celle dite du “capitalisme vert”. Le plan des “écologistes libéraux·ales” est le suivant : il nous faut remplacer le fossile dans notre mode de production énergétique par de l’énergie renouvelable – et ce sans interrompre la croissance économique – pour ce faire le marché doit être incité à travers une internalisation des externalités* causées par l’environnement (à travers la taxation ou d’autres mesures plus opaques comme la création d’un marché du carbone6). Toute politique “keynésienne” d’investissement de masse ou de régulations contraignantes est considérée comme une terrible dérive gauchiste et le libre-échange économique est élevé au rang de valeur morale, au point que toute critique de ce dernier amène immédiatement à la comparaison avec l’extrême droite7. Il est extrêmement aisé de montrer comment cette approche relève plus de la naïveté ou de l’hypocrisie que d’une véritable volonté de se préparer à la crise climatique. Et bien que les quelques lignes qui suivent ne sont en aucun cas suffisantes à démontrer l’ampleur du déni qui caractérise la pensée “verte” libérale, elles devraient fournir quelques pistes au lecteur quant à la manière dont les défenseur·euse·s du libéralisme se montrent plus dogmatiques que pragmatiques quand la question de l’environnement est en jeu.

Le refus de vouloir adopter une politique d’investissement à grande échelle dans le domaine des énergies renouvelables contraste avec la politique que – par exemple – la France avait adopté pour permettre la transition de la production énergétique française du charbon au nucléaire. Dans les année 50-70, une politique d’investissements massifs avait permis au nucléaire de prendre le pas sur une industrie dominée par les lobbies du fossile8.

Quand les états préparent sincèrement un changement, ils ne s’encombrent pas des considérations du libre-échange et du respect de la concurrence.

Un autre indicateur clair de l’incompatibilité de la vision économique dominante avec une approche sérieuse de la question écologique est celui des outils de mesures utilisés pour quantifier le fonctionnement de notre économie. Le produit intérieur brut (ou PIB) est défini par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) comme suit : 

“Le produit intérieur brut est égal à la somme des valeurs ajoutées produites dans l’économie nationale indépendamment de l’origine des facteurs de production.” 

Ce qu’il faut comprendre ici c’est que le PIB mesure la somme des profits réalisés par toutes les entreprises au cours d’une année et donne donc indirectement une indication de la quantité d’échanges économiques qui ont lieu au sein d’une nation au cours d’une année. Et donc dans une certaine mesure, le PIB décrit la quantité de biens (financiers ou physiques) produits au sein d’un état. Je me limiterai à critiquer la manière dont on mesure l’évolution du PIB – et ce même si cet indicateur mériterait d’être critiqué de manière bien plus profonde et fondamentale

Les économistes orthodoxes contemporainexs jugent la bonne santé d’une économie à sa croissance. La croissance est mesurée en % d’évolution du PIB d’une année à l’autre. Ce qui nous intéresse ici, c’est qu’une croissance constante implique une augmentation exponentielle de la taille de l’économie mondiale. Ainsi, si nous prenons un raisonnable indice de croissance de 3% (la valeur de croissance totale du PIB mondial en 2018 d’après la banque mondiale était de 3.039%9), cela implique une multiplication par 16 du PIB sur une durée d’un siècle. Sachant que le stress environnemental causé par notre espèce a déjà dépassé le niveau du soutenable (et ce depuis les années 8010), il est absolument évident qu’imaginer une multiplication par 16 de la taille de notre industrie relève du déni, de la stupidité ou alors de l’hypocrisie.

Evolution de la croissance économique mondiale entre 1961 et 20189, il est important de réaliser que ce que l’on mesure ici est la vitesse à laquelle la croissance s’accélère (et on voit ici qu’à l’exception de quelques mois de 2008 c’est le cas en permanence)

En outre, l’importance du pétrole dans nos économies tend à le rendre immune à certaines lois tenues pour acquises par nos économistes. Un des exemples les plus flagrant est celui de l’élasticité prix/production du pétrole : le pétrole ne devient pas mécaniquement plus cher quand il devient plus rare ou que sa production baisse11.

Si le climat était une banque, on l’aurait déja sauvé

Face à l’évidence de l’inefficacité des mesures proposées par la classe dominante, il est intéressant de se pencher sur les réponses jusqu’à présent proposées par le mouvement écologiste et de montrer comment le mouvement social à bien souvent déjà fait l’expérience des modes d’actions envisagés par le mouvement écologiste.

La comparaison entre mouvement social et mouvement écologiste peut peut-être sembler hâtive ou maladroite. Il me semble donc important que je clarifie en quoi elle est utile – sinon nécessaire – à l’élaboration d’une stratégie de lutte cohérente capable d’arriver à des résultats réels. La question que l’écologie politique pose est la suivante : comment parvenir à modifier nos structures de production (aussi bien industrielles qu’énergétiques) avec comme objectif de limiter drastiquement leur impact environnemental sans pour autant cesser de subvenir aux besoins de la population§ qui en dépend. Il serait aisé de voir ici une opposition fondamentale avec les objectifs du mouvement social qui, à travers sa volonté d’amélioration de la qualité de vie de toutes et tous, et ce sur un plan matériel (comprendre, fabriquer plus de biens de consommation pour les classes populaires) , risque d’augmenter cet impact plutôt que de le diminuer. Le point commun indiscutable entre ces deux mouvements réside ailleurs : tous deux ont besoin, pour arriver à leurs fins, d’arracher au capital une part significative de son profit. Qu’il s’agisse de détruire les structures d’exploitation de l’économie capitaliste ou de limiter la production, en général l’impact pour la classe dominante est le même : moins de marges, de plus-value. Notre système politico-économique existe avant tout pour préserver ces marges et a développé un gigantesque arsenal politique, médiatique et répressif destiné à empêcher toute force politique de s’y attaquer. 

Il serait aisé de négliger l’impact que les mouvements sociaux du passé ont eu sur la société contemporaine. Je peux d’ailleurs sans difficulté imaginer qu’on puisse me faire remarquer que le capitalisme est toujours là et que les actions des socialistes et des communistes du passé n’ont manifestement pas abouti à un immense succès. C’est vrai, le capitalisme tient bon et nous en sommes tous toujours autant prisonniers qu’à l’époque de Karl Marx (sinon plus qu’auparavant), mais ça serait ignorer les nombreux aspects de nos vies contemporaines qui témoignent des victoires passées de la gauche radicale. En effet, si vos grands-parents touchent une retraite, s’il vous arrive de cesser de travailler pour profiter de congés payés, de vos week-ends ou encore si le travail des enfants n’existe plus en Europe, c’est avant tout du fait des mouvements ouvriers du XIXème et du XXème siècles qui, au travers de leurs luttes, ont arraché aux capitalistes une partie de leurs revenus et de leurs profits. Il est donc essentiel de s’intéresser à la manière dont ces victoires ont pu avoir lieu et à tous les échecs (et ils sont nombreux) des mouvements sociaux du passé si on a la prétention de ne pas les reproduire et d’avoir un véritable impact sur notre avenir.

Les Dinosaures aux musées, pas aux parlements

Partout dans le monde se sont développés des partis dits “verts”. Ici la perspective est celle d’imposer un changement à travers une prise de pouvoir légale, et donc par le vote. Cette  stratégie est relativement vieille au sein du mouvement écologiste, et jusqu’à présent n’est jamais parvenue à avoir un impact significatif. Nombreux·ses sont les militant·e·s écologistes désabuséexs12 qui ont perdu tout espoir quant à un changement venu des urnes. Mais étant donné la prise de conscience générale du public au cours des derniers mois#, il serait tentant de penser que cette stratégie a désormais une chance de fonctionner.

Une du “populaire” du 4 mai 1936

Historiquement la question de l’élection est ambiguë : en effet, certaines grandes victoires du mouvement social ont été actées par l’élection mais c’est bien sur le fait que ces victoires ont été actées et non causées par l’élection que je tiens à insister. Si – pour reprendre un exemple déjà évoqué – la victoire électorale du Front Populaire en 1936 se solda notamment par l’obtention de congés payés pour tou·te·s les travailleur·euse·s. Ce n’est pas exclusivement à travers l’élection que cette victoire fut obtenue, mais c’est aussi au travers d’un violent rapport de force économique (entretenu par les syndicats, notamment par la grève) que le nouveau gouvernement parvint à arracher cette victoire. Il ne faut pas se faire l’illusion qu’un gouvernement idéologiquement aligné sur un mouvement social ou écologiste permet de s’affranchir de la nécessité d’un rapport de force. Ainsi, suite à la victoire de la gauche aux législatives de 1936, la réaction des militantexs et des syndicats n’est absolument pas d’attendre passivement que le nouveau gouvernement agisse seul, bien au contraire. Sitôt l’élection passée, les centrales syndicales lancent un mouvement de grève générale qui permet, et impose, à la nouvelle majorité de gauche de signer les accords de Matignon, une des plus grandes victoires de l’histoire de la gauche sociale française (qui actent notamment l’obtention du droit de grève). C’est quelques jours plus tard que les congés payés seront instaurés.

Ainsi, et même si je me garderais de critiquer aveuglément et dogmatiquement toute stratégie politique faisant usage des outils de l’élection pour arriver à ses fins, je tiens à insister sur le fait que l’élection seule n’est jamais parvenue à s’opposer au dogme libéral qui constitue le socle idéologique de nos “démocraties”.

Car dans la grande majorité des cas, qu’il s’agisse de luttes sociales ou écologiques, l’élection d’un gouvernement “de gauche” ou “écologiste” se solde par un échec politique majeur. L’incapacité du gouvernements d’Alexis Tsipras à imposer sa politique économique en Grèce ou la distance croissante entre les élites de Podemos et sa base militante en Espagne ne sont que deux exemples contemporains de la manière dont le système politique de la ”démocratie libérale” est incompatible – tant qu’un rapport de force ne se met pas en place – avec tout changement économique significatif.

En outre, la manière dont les représentantexs politiques ont tendance à instaurer des réformes – non pour résoudre réellement les problèmes soulevés par les mouvements sociaux et écologiques, mais plutôt pour faire taire les activistes – rend les mouvements “apolitiques**” particulièrement vulnérables aux différentes tactiques rhétoriques et politiques†† utilisées par les tenantexs du pouvoir pour éviter la remise en cause de l’ordre en place.

Sache que ta meilleure amie, prolétaire, c’est la chimie

Un courant ayant actuellement le vent en poupe est celui de celleux qui pensent que l’action directe et le sabotage sont l’opportunité pour le mouvement écologiste de précipiter la fin de notre système de production. Des groupes comme Deep Green Resistance (DGR)‡‡ développent une pensée stratégique de l’action directe et la présentent comme une alternative aux moyens d’actions plus conventionnels de la désobéissance civile non-violente et de la politique électorale.

1881, assassinat à la bombe du Tzar Nicolas II à Moscou par le groupe anarchiste “Narodnaïa Volia”

Là encore, il s’agit d’une approche que le mouvement social a déjà expérimentée. En 1876, au congrès international de Berne (comprenez une réunion de l’internationale anarchiste), le penseur révolutionnaire italien Errico Malatesta lance à l’assemblée : “la guerre continuelle aux institutions établies, voilà ce que nous appelons la révolution en permanence”, une année plus tard la stratégie est nommée: c’est la “propagande par le fait”. Les journaux anarchistes publient des rubriques sur les “produits anti-bourgeois”, inaugurent des rubriques “d’études scientifiques” et les techniques de fabrication d’explosifs se diffusent partout en Europe et aux États-Unis. De Chicago à Moscou, des bombes explosent et des puissantexs tombent sous les coups des anarchistes, qui pensent ainsi mettre le feu aux poudres de la révolution§§. Leur échec est cuisant: iels sont antagoniséexs par la pensée dominante qui parvient à retourner “l’opinion publique” contre elleux, les “lois scélérates” votées dans les parlements européens limitent la liberté d’expression, encouragent la délation et repoussent les limites de l’appareil judiciaire pour permettre une répression de plus en plus violente qui s’abat sur toute la société. Après une dizaine d’années de propagande par le fait, les penseur·euse·s anarchistes qui l’avaient soutenue (Malatesta et Kropotkine, notamment) s’en détachent et la pensée anarchiste se tourne vers le syndicalisme révolutionnaire.

Moins d’un siècle plus tard, au sein du mouvement des étudiants allemands socialistes, un courant particulièrement radical se démarque, en incendiant le grand magasin Kaufhaus Schneider à Francfort. Parmis les auteurexs de cet attentat, Andreas Baader et Gudrun Ensslin cofonderont plus tard la Fraction Armée Rouge (Rote Armee Fraktion ou RAF). 

1981, le quartier général allemand de l’US air force est la cible d’un attentat à la bombe de la Fraction Armée Rouge

De 1970 à 1972, la RAF signera une vingtaine d’actions violentes – braquages de banques, attentats à la bombe, assassinats. Et alors que la RAF faisait trembler l’Allemagne, les Brigades Rouges préparaient leur offensive en Italie et le groupe Action Directe se constituait en France. Cette séquence d’événements d’ampleur supranationale est appelée “les années de plomb”. Pendant une dizaine d’années au total, des tactiques de lutte armée sont adoptées partout en Europe pour tenter d’allumer les flammes de la révolution. Là encore l’échec est cuisant; les révolutionnaires ne rencontrent pas le soutien du public et sont assimilés à de vulgaires bandits. Si effectivement les groupes armés des années de plomb parviennent dans une certaine mesure à faire “changer la peur de camp”, ils n’imposent aucun changement politique et leur action n’a pas d’impact sur la vie des travailleurs et travailleuses et sur l’ordre social en place (et donc sur la capacité du capitalisme à produire des marges pour ses actionnaires).

Si la propagande par le fait et l’action directe des années de plomb sont deux phénomènes bien distincts, tant par les idées qui ont amené à leur avènement que par leurs contextes sociétaux respectifs, il semble qu’un point commun les rassemble. A l’inverse d’autres campagnes de luttes armées insurrectionnelles comme celle de la lutte pour l’indépendance irlandaise de l’IRA ou encore celles des guerres anti-impérialistes du vietnam ou d’afghanistan, la propagande par le fait et les actions violentes des années de plomb ont été perpétrées par des groupes ne disposant pas d’un important soutien au sein de la population. 

Sans soutien suffisants de la population, les anarchistes du dix-neuvième siècle comme les marxistes du vingtième se trouvèrent incapables de poursuivre leurs actions sur la durée, de recruter de nouveaux·elles militantexs ou de se mettre à l’abris de la répression. En outre, l’absence d’un mouvement suffisamment massif facilite pour les tenants du pouvoir l’antagonisation des révolutionnaires au motif qu’iels forment une menace pour la population autant que pour les dirigeants.

Changeons le système pas le climat

Changeons le système, pas le climat, on a tendance à l’ignorer mais la proposition est fondamentalement révolutionnaire. La façon dont ce slogan a été repris d’un bout à l’autre du champ politique, des mouvements étudiants aux syndicats, révèle l’évidence de la nécessité de changements institutionnels profonds tant dans le monde politique que dans le monde  économique. Mais si les mouvements écologistes semblent lucide quant à l’incapacité de notre modèle sociétal à éviter une catastrophe majeure, ils ne considèrent que de manière distante la perspective révolutionnaire.

A titre d’exemple la rébellion d’Extinction Rebellion semble effectivement envisagée comme une défiance vis-à-vis des institutions en place, comme un appel à désobéir, mais pas en tant que projet visant à destituer celleux qui dictent aujourd’hui la manière dont notre économie exploite, produit et distribue les richesse qu’elle arrache à l’environnement. Le projet est flou, si le mouvement propose effectivement d’établir “une assemblée citoyenne pour travailler avec les scientifiques pour développer un plan crédible13“, il ne précise pas quel rôle l’état tel qu’il existe maintenant doit jouer dans ce processus. La dissonance entre le diagnostic (“le modèle économique en place est en grande partie responsable de cette situation14”) et la réponse choisie (la désobéissance civile non-violente comme seul mode d’action¶¶) révèle, sinon un déni, une certaine naïveté de la part des penseur·euse·s et des théoriciennexs du mouvement. Et Extinction Rebellion est loin d’être le seul mouvement à montrer de telles contradictions. Dans sa globalité, le monde écologiste militant fait l’impasse sur la pensée révolutionnaire, et se refuse ainsi l’accès aux outils intellectuels nécessaires pour mener à bien un projet aussi radical que le sien.

Parler des révolutions du passé est un exercice délicat, notamment dans la mesure où l’on cherche à définir ce en quoi constitue une révolution “réussie”. La révolution russe de 1917 est-elle une révolution réussie ? Peut-être, au sens où l’ordre politique tsariste l’ayant précédé n’y a pas survécu, mais certainement pas si on considère que le régime qui a remplacé le tsarisme était par beaucoup d’aspects aussi problématique que celui des tsars. A l’inverse, que dire d’une situation comme celle de la commune de Paris ? Ici, et même si idéologiquement les communardexs peuvent apparaître comme bien moins ambigus que les bolcheviques, c’est sur leur capacité à prendre le pouvoir qu’on peut s’interroger. La Commune de Paris n’ayant réussi à établir une société révolutionnaire que pendant 72 jours, et s’étant conclue dans un bain de sang organisé par les réactionnaires.

En 1936, dans une Espagne encore relativement peu industrialisée, un groupe d’officiers tente de renverser la république parlementaire en place par le soulèvement armée. Dans un contexte d’effondrement de l’état républicain, approximativement un tiers du territoire espagnol se rallie aux rebellexs putschistes (qui deviendront bientôt franquistes). Ce n’est pas le cas à Barcelone, où les syndicats anarchistes (CNT et FAI) alliés aux marxistes du POUM prennent les armes et repoussent en quelques jours de combat les putschistes. Face à un état républicain complètement paralysé et à la menace d’une prise de pouvoir fasciste dans tout le pays, les socialistes catalanexs entament un des projets révolutionnaire les plus ambitieux jamais tenté : en quelques jours près de 70% de l’industrie catalane est collectivisée et mise en autogestion##, la police est remplacée par des patrouilles de volontaires*** et des réformes très progressistes dans le domaine social sont mises en place (libération de la femme, droit à l’avortement, programmes d’éducation et d’alphabétisation populaires). Arrivant à Barcelone en 1936, George Orwell écrit :

“Tout magasin, tout café portait une inscription vous informant de sa collectivisation ; jusques aux caisses des cireurs de bottes qui avaient été collectivisées et peintes en rouge et noir ! Les garçons de café, les vendeurs vous regardaient bien en face et se comportaient avec vous en égaux.”15

Dans les mois qui suivent la collectivisation de l’économie, les ouvrierexs catalanexs vont se montrer capables d’augmenter le rendement de leurs usines16 (et ce pour soutenir l’effort de guerre contre les franquistes†††). Si un changement si rapide et si radical a été possible, c’est avant tout grâce à l’importante adhésion de la population aux organisations syndicales et révolutionnaires, et grâce à la capacité desdites organisations à coordonner et organiser le mouvement social dans un contexte aussi chaotique que celui de l’Espagne de 1936. 

Un tel exemple de mutation rapide et profonde de l’économie devrait faire office de cas d’école pour les penseurs de l’écologie politique. Nous devrions apprendre des modes d’actions et des stratégies de la FAI et de la CNT. Il n’en est pourtant rien. C’est peut-être parce que la révolution catalane a fini absorbée par la république espagnole, avant que celle-ci ne soit vaincue par Franco. Mais c’est peut-être aussi simplement parce que l’idée de la révolution fait peur. Pourtant la peur du chaos révolutionnaire ne devrait pas constituer un motif suffisant pour refuser de considérer de telles perspectives, particulièrement dans un contexte d’effondrement potentiel.

Politique t’es foutu, la jeunesse est dans la rue

Les révolutions ne s’emparent pas du pouvoir, mais plutôt le ramassent quand il traîne dans la rue17

Hannah Arendt

Il semble en effet que les révolutions existent bien plus comme conséquences que comme causes de l’effondrement du pouvoir politique. Et il serait donc vain de construire un projet exclusivement révolutionnaire alors qu’il existe une pléthore d’autres moyens de peser dans le rapport de force politique. Toutefois la possibilité d’un effondrement apparaît comme de plus en plus envisageable, et avec elle, la perspective révolutionnaire pourrait bien faire son grand retour. Peu importe que l’horizon soit révolutionnaire ou non, l’histoire montre comment seuls des mouvements disposant d’un soutien conséquent au sein de la population sont jamais parvenus à s’opposer à la bonne marche du capitalisme. Le mouvement écologiste ne fait pas exception et ce fait devrait avoir un impact profond sur la manière dont nous – en tant que militantexs écologistes – pensons la politique.

A la lumière de la démonstration que seul un programme politique susceptible de fédérer une masse suffisamment importante de la population a une chance d’avoir un impact réel, il apparaît que de nombreuses branches de l’écologie n’ont pas lieu d’être si leur objectif est réellement d’avoir un impact sur les systèmes climatiques et environnementaux terrestres. Les mouvements “anti-civilisationnels” par-exemple ne passent absolument pas ce test. En Suisse,  en 2016, un patient sur quatre refusait de se soigner pour des raisons financières17. Affirmer que la médecine moderne nuit à l’espèce parce qu’elle entrave la sélection naturelle, c’est se refuser le soutien de celleux qui sont le plus susceptibles d’induire un changement: celleux qui en ont besoin. 

A l’inverse, les mouvements ne construisant pas un arsenal politique et idéologique du rapport de force et de l’anticapitalisme se rendent vulnérables à l’immense arsenal de techniques rhétoriques et politiques déployé par les tenants du pouvoir pour préserver les intérêts du capital. A titre d’exemple, la relativement faible culture politique au sein d’Extinction Rébellion devrait causer une certaine inquiétude chez celleux qui espèrent qu’un changement politique réel proviendra de ce mouvement.

A l’heure actuelle, et dans le canton de Vaud, il semble que le mouvement écologiste ayant le mieux saisi ces problématiques est celui de la Grève du Climat, qui, à travers l’établissement d’un plan climatique, d’un plan d’urgence en cas de crise économique majeurs, une volonté d’établir un contact avec les syndicats et les autres mouvement, et un soutien tacite aux modes d’actions plus radicaux, apparaît comme le groupe le plus apte à apporter des changements concrets à notre société.

28 Septembre 2019, différents mouvements de lutte écologistes convergent pour une grande manifestation à Berne

Les grands axes de la stratégie du mouvement écologiste devraient être les suivants: 

  • Fédérons un nombre aussi grand que possible de militantexs à travers un programme de réformes écologiques et économiques qui amène à créer le désir du changement; ne proposons pas moins, de revenus, de pouvoir d’achat, de travail pour les secteurs amenés à disparaître, mais proposons plus, de temps libre, de droits d’accès à la santé et à l’éducation ou encore de libertés civiques.
  • Voyons cette nécessité de changer notre société comme l’occasion de la rendre plus humaine et plus sociale, et utilisons cette perspective comme un moyen de constituer un mouvement massif apte à établir un rapport de force. 
  • Ne laissons pas les tenantexs du pouvoir diviser le mouvement pour mieux le vaincre, restons solidaires avec les courants les plus radicaux et ne soyons pas sectaires avec les plus modéréexs. 

La diversité des tactiques est un principe clé qui a le potentiel de grandement renforcer nos mouvements, ne faisons pas le travail de l’état à sa place en nous divisant nous-mêmes.

Et pour finir, réfléchissons dès maintenant tant aux alternatives politiques, économiques et sociétales que nous voulons proposer, qu’aux modes d’action que nous voulons adopter en cas de crise ou d’effondrement. Et ce afin de proposer une alternative désirable au système en place et de se donner les moyens d’atteindre ce but quand des opportunités se présenteront.

Titouan Renard, avec l’aide précieuse de Lauriane Masson, Sophie Chalumeau, Timothée Bornet Dit Vorgeat et Gary Domeniconi

Photo de couverture :

Kerala (sud de l’inde), 2019, des adolescents jouent au football pendant une inondation. Ce genre d’événement climatique extrême va devenir beaucoup plus commun dans les décennies à venir.



  1. *
    En économie on parle d’externalités pour décrire les conséquences d’un acte économique (la production d’un bien par exemple) qui ne se reflètent pas directement sur son coût de production (par exemple son impact environnemental), et on parle d’internalisation des externalités pour décrire le fait de rendre ce coût réel à travers le système légal/financier (par exemple des taxes).
  2. John Maynard Keynes est un économiste anglais de la fin du début du 20eme siècle. Sa pensée se caractérise par un recours important à l’intervention de l’état dans une économie de marché.
  3. L’inventeur du PIB lui même, Simon Kuznets, mettait en garde contre un usage trop dogmatique du PIB dans un rapport (“National Income, 1929–1932”) qu’il rendait au congrès américain en 1932, il y avait déjà inclut une section intitulée “Uses and Abuses of National Income Measurements”.
  4. §
    Je suis conscient qu’il existe une frange du mouvement écologiste qui place la protection de la vie et de sa diversité sur terre au dessus de la protection de l’humanité, toutefois je n’y appartiens pas et me garderai donc d’écrire à son sujet. L’écologie à laquelle j’adhère se fixe donc effectivement comme objectif de subvenir aux besoins de la population.
  5. La littérature et les analyses sur le sujets ne manquent pas  et ce sans avoir à s’aventurer dans une pensée marxiste ou même anticapitaliste – on pourrait citer par exemple Adam Smith, qui écrivait déjà en 1776 : “Civil government, so far as it is instituted for the security of property, is in reality instituted for the defence of the rich against the poor” (cette citation provient de “The Wealth of Nations” l’oeuvre phare d’Adam Smith et le texte fondateur du libéralisme économique contemporain).
  6. #
    Et face aux relativement bons résultats des partis verts lors des dernières élections fédérales en Suisse.
  7. **
    J’écris ici apolitique entre guillemets car bien que de nombreux mouvements écologistes se définissent comme “apolitiques” leurs revendications sont toutes politiques – au sens où elles appellent à des changements d’organisation de la société.
  8. ††
    Je pense ici à la mise en place de réformes superficielles destinées à apaiser une part suffisante d’un mouvement pour pouvoir le séparer en deux courants opposés, aux tactiques médiatiques qui visent à présenter les gouvernants comme “ouverts au dialogue” face à des activistes dogmatiques et bornés ou encore à l’antagonisation d’une partie du mouvement. La répression du mouvement des Gilet Jaunes par le gouvernement Macron est un cas d’école quant à ce genre de techniques.
  9. ‡‡
    Je suis conscient des différences qui existent entre le projet “anti-civilisationnel” de DGR (par exemple) et d’autres formes plus sociales d’écologie, toutefois l’argument que je vais formuler à l’encontre des modes d’actions du groupe est d’ordre stratégique (je pense que leur mode d’action est voué à l’échec) et non idéologique (même si je suis en désaccord avec leurs objectifs).
  10. §§
    Pour plus de détails sur cette thématique, je recommande la série de documentaires “Ni dieu ni maîtres, une histoire de l’anarchisme” du réalisateur Tancrède Ramonet.
  11. ¶¶
    Pour une analyse structurée des limites de la désobéissance civile non-violente, je recommande la lecture de “Comment la non-violence protège l’état” de Peter Gelderloos, ou alors de sa suite : “L’échec de la non violence”.
  12. ##
    L’autogestion est un concept politique anarchiste qui vise à remplacer les structures de direction des entreprises et des lieux de production par une forme de démocratie ou les travailleurs dirigent eux mêmes leurs entreprises.
  13. ***
    Là encore il s’agit d’un concept classique de la pensée anarchiste, l’idée étant d’empêcher l’utilisation des forces de maintien de l’ordre à des fins de contrôle social.
  14. †††
    Evidemment si je mentionne ce détail c’est pour montrer l’efficacité de l’autogestion, pas pour suggérer qu’augmenter la quantité de biens produits est un but que le mouvement écologiste devrait se fixer.

Références :

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    «Nous déclarons notre soutien à Extinction Rebellion»: lettre ouverte du monde académique suisse. Le Temps. Accessed October 27, 2019. https://www.letemps.ch/opinions/declarons-soutien-extinction-rebellion-lettre-ouverte-monde-academique-suisse
  14. 14.
    Extinction Rebellion. Tribune de déclaration de rébellion du 22 Mars 2019. Extinction Rebellion. Accessed October 27, 2019. https://extinctionrebellion.fr/textes/tribune-de-déclaration-de-rébellion-22-mars-2019/
  15. 15.
    Orwell G. Hommage à La Catalogne. 10/18; 1952.
  16. 16.
  17. 17.
    Près d’un Suisse sur quatre renonce à se faire soigner. swissinfo.ch. Accessed October 27, 2019. https://www.swissinfo.ch/fre/economie/santé_près-d-un-suisse-sur-quatre-renonce-à-se-faire-soigner/43387708

Note : Tous les titres de sections sont des slogans de manif ou des paroles musiciens engagés.

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