Retour sur le “Dialogue Climatique” de l’EPFL

Retour sur le “Dialogue Climatique” de l’EPFL

Crédit photo : Jamani

Alors que les mouvements écologistes rassemblen*t une part de plus en plus grande des étudiant·e·s de l’EPFL, l’AGEPoly (Association Générale des Étudiants de l’EPFL) a organisé le 10 octobre 2019 un grand débat sur la politique climatique de l’école. Des représentant·e·s de la direction, du corps enseignant et des étudiant·e·s ont débattu sur les sujets de l’alimentation, de la mobilité, de l’enseignement et de la recherche.

Après avoir publié une liste de revendications sur ces thèmes en mai dernier, la Grève du Climat EPFL (GdC-EPFL) a fait signer une pétition demandant à la présidence de l’EPFL de s’engager sur ces thématiques. Avec plus de 2300 signatures sur le campus, cette pétition montre l’engagement grandissant de la communauté EPFL pour que cette école soit à la hauteur des enjeux climatiques et sociaux, mais aussi qu’elle assume pleinement son rôle de formation d’ingénieurs et de scientifiques capables de répondre aux défis de demain.

Invités par l’AGEPoly pour expliquer la politique climatique de l’école, ni M. Martin Vetterli (président) ni M. Pierre Vandergeist (vice-président à l’enseignement) ne sont venus. Seuls M. Etienne Marclay (vice-président aux ressources humaines et opérations) et M. Andreas Mortensen (vice-président à la recherche) étaient là pour représenter la direction, accompagnés de plusieurs chef·fe·s de départements et projets.

En face d’eux, des membres des associations étudiantes Unipoly, Zero emission et GdC-EPFL questionnaient les représentant·e·s de l’EPFL pour pousser l’école à un engagement fort sur les enjeux de la crise climatique. 

“Incompréhensions et aucune tentative de nous comprendre, de la part de certains représentants de l’EPFL.”

Tout au long de la soirée, les représentant·e·s de l’école ont semblé défendre la politique de l’école plutôt que de prendre en compte les questions et remarques des étudiant·e·s. Ainsi l’audience désabusée, de près de 200 personnes, applaudissait avec bien plus d’enthousiasme les interventions des étudiant·e·s du panel ou du public que celles des intervenant·e·s de l’EPFL. Ce dialogue a montré le fossé existant entre les instances dirigeantes et le corps étudiant, entre la génération des trentes glorieuses et les jeunes d’aujourd’hui, deux visions d’un monde qui rentrent en collision.

Isis, étudiante en Microtechnique, souligne ce fossé:
“Une animosité vive pouvait se faire ressentir de la part des étudiants, conscients et alarmés face à une direction ralentie par la complexité des procédures administratives. Cette situation bien frustrante rendait impossible le compromis, alors que ce dernier aurait pu être atteint à plusieurs reprises.”

Camille, étudiante en Science et Ingénierie de l’Environnement (SIE) et membre d’Ingénieurs du Monde, confirme cette frustration:
“Mon ressenti lors du débat climatique, c’était surtout des incompréhensions de toutes parts.
Incompréhensions de la part des étudiants, qui trouvent que rien ne va assez vite, que ça fait longtemps qu’on connaît le problème mais qu’on ne fait rien, et qu’on traîne encore aujourd’hui.
Incompréhensions et aucune tentative de nous comprendre, de la part de certains représentants de l’epfl. Comprendre d’où venait cette agressivité et cette joie de se liguer contre eux. Comprendre que ces 2 expressions étaient mêlés à une peur latente, une peur climatique qui nous suit partout, et qui nous questionne sur notre avenir direct. Quand on est à deux ans de sa retraite, est ce qu’on peut comprendre tout cela ?”

La lenteur administrative du système EPFL s’est plus manifestement exposée lors des questions de transports et d’alimentation alors que le fossé idéologique s’est lui déclaré sur les questions de recherches et d’éducation. 


“On ne peut que se réjouir et féliciter les progrès entrepris, des 30 ans de travail sans relâche de Durabilité EPFL.  Mais est-ce suffisant face à l’urgence que nous vivons ?”

Ainsi sur le sujet de l’alimentation, M. Bruno Rossignol, nouveau responsable restauration et commerce, a exposé son plan d’attaque: augmenter l’offre locale et végétarienne dans les menus de l’EPFL. Peu de mesures concrètes ont cependant été présentées pour l’instant, et la première sur laquelle M. Rossignol se focalisera sera l’augmentation de l’offre locale. 

Gary, représentant de la GdC, a remis en question cette politique en affirmant, article scientifique au poing, qu’il est bien plus efficace d’agir sur la végétalisation des menus. Ce point sera bien sûr plus difficile à faire accepter par les restaurateurs, et on peut déplorer que le fait que l’EPFL ait sous-traité la restauration sur le campus à 18 restaurateurs différents compliquant l’avancement des choses.

Ainsi, malgré la promesse d’une cafétéria exclusivement végétarienne et d’une augmentation de l’offre non carnée, la seule mesure réellement planifiée dans ce domaine pour l’année à venir reste “One day for climate”. Alors que la majorité de l’audience pensait que cela consistait en un jour sans viande par semaine, comme la revendication de la GdC, il s’agissait plutôt d’un jour sans viande par année… Le malentendu carné fut dur à digérer. 

“On ne peut pas diminuer la qualité de la recherche pour l’écologie”

Selon M. Philippe Vollichard, chef du département Durabilité EPFL, le secteur émettant le plus de CO2 à l’EPFL est celui des trajets professionnels effectués en avions, qui représentent plus de ¼ des émissions totales annuelles de l’EPFL. Pour y remédier, la faculté SV a lancé une initiative incitative pour réduire le volume des trajets effectués par ses membres. Cependant, cette faculté est la plus petite parmis les 5 facultés de l’EPFL. Le public a alors attaqué l’EPFL sur leur politique pas assez ambitieuse pour réduire l’impact de l’aviation. Alors que Durabilité EPFL venait juste de publier un rapport  démontrant qu’il n’y a pas de corrélation entre l’impact scientifique d’une recherche et l’utilisation de l’avion par les chercheurs, M. Mortensen s’est défendu de limiter l’usage professionnel des transports aériens car “on ne peut pas diminuer la qualité de la recherche pour l’écologie”.

Jean-André, étudiant en SIE résume ce manque de rapidité:
“ On ne peut que se réjouir et féliciter les progrès entrepris, des 30 ans de travail sans relâche de Durabilité EPFL pour réduire les émissions du campus, de la remarquable initiative Travel Less Without Loss de la faculté SV, de plus d’offres végétariennes promises ou du désinvestissement massif de portefeuille d’investissement carboné. Mais est-ce suffisant face à l’urgence que nous vivons ?” 

“Il faut une stratégie claire et ambitieuse, de la volonté politique de la part de la direction”

En effet, le domaine où l’EPFL a le plus avancé ces dernières années est sans nul doute celui de la mobilité pendulaire, mené par l’équipe de Durabilité EPFL. Grâce à une série de mesures incitatives, la part de voiture a largement diminuée depuis 10 ans et celle du vélo a explosée. Cependant l’impact des trajets pendulaires en voiture reste élevé, et avec 3% d’étudiant·e·s venant en voiture contre 30% pour les collaborateurices, l’origine des réfractaires au changement est très claire ! Mais quand les étudiants questionnent l’EPFL sur un campus sans voiture (sauf exceptions) d’ici 2030 et l’application de mesures contraignantes, l‘EPFL rejette l’application de telles mesures à cause des collaborateurices, car iels auraient des contraintes sociales et familiales trop élevées pour s’en passer.  

Franziska, oratrice représentante de la GdC au dialogue, et doctorante dans le laboratoire HERUS, explique sa vision de l’école:
“L’EPFL réunit le savoir et les personnes pour tester sur ce campus des manières durables d’habiter, de consommer et de travailler – pour en faire le prototype de la ville durable de demain. Mais pour cela, il faut une stratégie claire et ambitieuse, de la volonté politique de la part de la direction, et des structures démocratiques au sein de l’école qui permettent à toute la communauté de porter ensemble cette transformation et d’y faire valoir nos compétences et savoirs respectifs.

Mais la volonté politique de la direction en matière de durabilité est bien absente pour le moment. Ce manque de leadership ressort particulièrement sur la question de l’enseignement et celle de la recherche, où deux conceptions opposées du rôle de l’EPFL ressortent.

“Il est de plus en plus clair qu’il nous faudrait beaucoup plus de profils inter-disciplinaires généralistes alliant ingénierie et sciences humaines et sociales.”

Côté formation, le seul programme de Master contenant des cours obligatoires sur la durabilité (Master in Management, Energy and Sustainability) a été supprimé cette année, pour être remplacé par le cursus principalement technique “Energy Science and Technology”. Aucun autre master traitant de durabilité n’est prévu pour l’instant. 

En parallèle, l’école ne voit pas la pertinence d’intégrer des crédits obligatoires sur les enjeux environnementaux, sociétaux et économiques dans tous les cursus (impact de l’industrie et des technologies, finitude et extraction des ressources, éthique, etc). 
Selon Prof. Mario Paolone, professeur en Énergie et représentant la vice-présidence à l’éducation durant ce débat,  les ingénieurs doivent être ultra-spécialisés dans leur domaine et discuter avec d’autres experts (sociologue, économiste, climatologue, …) également ultra-spécialisés. Il explique que selon lui il n’y a pas la place dans 120 crédits de Master pour inclure une formation aux enjeux globaux sans diminuer la qualité de la formation technique.  

Michka, collaborateur à l’EPFL, trouve cela :
“Frustrant car l’institution semble maintenir son cap stratégique que l’on pourrait résumer en deux points :
– Nous sommes des techniciens, nous ne devons parler que de technique.
– Notre mission est de former et accueillir des (ultra-)spécialistes scientifiques et techniques de classe internationale.
Il est pourtant de plus en plus clair, de par l’échec cuisant d’une stratégie technique efficace sur le climat à l’échelle mondiale, qu’il nous faudrait beaucoup plus de profils inter-disciplinaires généralistes alliant ingénierie et sciences humaines et sociales, capables de faire des ponts entre les techniciens et le reste de la société, par exemple sur le modèle du cursus « Humanités et technologies » de l’Université Technologique de Compiègne.
J’aimerais tant pouvoir avoir la fierté que l’institution qui m’a formée et pour laquelle je travaille soit leader pour aborder les enjeux techniques, société et climat dans leur complexité. Force est de constater que ce n’est pas encore le cas aujourd’hui.”

Cependant, quand le public répond que ce type de formation, existant depuis des décennies, n’a pas permis de créer des ingénieurs trouvant une solution aux problèmes actuels mais a surtout aggravé la situation, le Prof. Mario Paolone continue à défendre cette prétendue expertise technique acquise grâce à la formation (et non au travail).

Jean-André, explique bien cette situation:
“ Nous, étudiants, sommes venus à l’EPFL pour devenir les futurs acteurs de la société de demain, or aujourd’hui nous nous sentons démunis. Sur la question climatique, les formations de l’EPFL n’offrent pas les clés aux ingénieurs pour relever ce défi de notre siècle. Nous félicitons les initiatives entreprises mais avons l’impression qu’elles restent personnelles, marginales, et qu’il n’y a pas de réelle volonté globale de la part de la Présidence pour devenir un leader international de la durabilité.
Dans le « Strategic Planning 2021-2024 of the ETH Board » le mot “sustainability” n’apparaît pas alors que « Digitalisation » s’y trouve 24 fois. Nous aurions alors espéré une meilleure définition des priorités.”

Ainsi, réformer la formation des ingénieurs et scientifiques diplômés pour les adapter à trouver des solutions aux problèmes sociétaux ne semble pas être la priorité de l’EPFL. 

“Il est peu probable que les technologies développés à l’EPFL répondent aux besoins de la société s’ils sont financés par des entreprises dont les intérêts commerciaux sont fondamentalement opposés à ceux de nous tout·e·s.”

Dans le domaine de la recherche, l’EPFL peine encore à présenter la durabilité comme un sujet primordial. C’est cependant le sujet bien plus épineux du financement des recherches qui a été le plus discuté. Quand le public a émis des critiques quant au financement des projets de recherche de l’EPFL par des entreprises dont le modèle économique a des conséquences environnementales désastreuses, M. Mortensen s’est servi du principe de liberté académique pour justifier l’idée qu’il est impensable de changer de modèle.

Franziska résume le potentiel de la recherche à l’EPFL ainsi que le problème posé par les intérêts commerciaux des investisseurs privés:
“L’EPFL a la capacité d’affronter le plus grand enjeux qui se pose à notre société actuellement et de devenir l’avant-garde dans la transition vers une société durable. Elle réunit les instruments de recherche et le savoir nécessaire pour développer les technologies de demain. Mais il est peu probable que les technologies et matériaux développés à l’EPFL répondent aux besoins de la société s’ils sont financés par des entreprises comme Total, Holcim ou Nestlé, dont les intérêts commerciaux sont fondamentalement opposés à ceux de nous tout·e·s. Il faut donc que l’EPFL utilise son poids pour demander plus de fonds publiques pour la recherche, pour ainsi être en mesure d’affronter les défis technologiques qui se posent dans le domaine de la durabilité.”

“est-ce toujours un dialogue lorsqu’une partie a déjà défini une position intangible ?”

A l’issue de cette soirée, le bilan était décevant pour la majorité des étudiant·e·s. L’EPFL semble croire que quelques mesures superficielles peuvent suffire à répondre à l’étendue de la crise, et ce sans remettre en cause profondément ses programmes de recherche et d’enseignement. Elle se défausse tantôt sur un changement de comportement individuel et tantôt sur une échelle d’action beaucoup plus large que le campus, ne voyant pas l’importance d’agir à son niveau.

Jules, étudiant nouvellement arrivé en Master Energy Science and Technology, résume le manque d’engagement lié à une incapacité à faire évoluer sa position à la suite des retours reçus:
“Ayant vu l’engagement neutralité carbone en 2020 de l’EPFL, j’avais de grandes attentes dans ce dialogue et j’avoue avoir été surpris.
Surpris sur l’alimentation où un jour sans viande annuel est suffisant là où les étudiants en demandaient un hebdomadaire.
Surpris sur l’éducation où le vice-président (pour l’éducation) est absent empêchant quiconque de pouvoir se prononcer sur la possibilité d’intégrer des cours obligatoires concernant l’écologie.
Enfin surpris sur la recherche où le vice-président, confronté à des exemples concrets d’influence des sponsors, a défini qu’aucun projet de recherche ne devrait être remis en question au nom de la liberté académique.
Finalement est-ce toujours un dialogue lorsqu’une partie a déjà défini une position intangible ?”

Michka pointe qu’au delà de ce maigre bilan, c’est notre action à nous étudiant·e·s qui a déjà commencé et qui va continuer à faire changer les choses:
“[Il était] énergisant de voir un auditoire quasi-plein, des étudiant.e.s déterminées, qui se sont très bien renseignés et documentés sur les enjeux liés au climat.
Energisant également [de voir] les quelques premières inflexions de la politique climatique de l’école, sans doute en partie grâce à la pression mise par le mouvement de grève sur l’institution depuis plusieurs mois.”

Alors réunissez-vous, préparez vos banderoles, réfléchissez à vos revendications, imprimez vos affiches et prenez rendez-vous avec votre direction, pour que nous travaillions toustes ensemble sur l’élaboration de la politique climatique de l’EPFL!

Sophie Chalumeau et Lauriane Masson

Nous remercions  Camille, Franziska, Isis, Jean-André, Jules et Mishka pour leur retour sur le dialogue climatique. 

Nous remercions Titouan, Lou et toutes les autres personnes d’Unipoly qui ont contribué à cet article. 

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