J’interroge mes voisins sur leur rapport à l’écologie – Episode II

Rappel

Les prénoms sont des prénoms d’emprunt.

Les questions posées sont les suivantes :

  • Quel est votre rapport à l’écologie?
  • Quand est-ce qu’une conscience écologique a émergé pour la première fois chez vous? Y a-t-il eu un événement marquant?
  • Quels gestes écologiques accomplissez-vous au niveau personnel, quelles mesures prenez-vous?
  • Comment vous positionnez-vous par rapport à la question de l’avion?
  • Etes-vous satisfaite de votre comportement en matière d’écologie, ou pensez-vous que vous devriez en faire plus? Pourquoi ? Qu’est-ce qui pourrait vous motiver à en faire plus?
  • Avez-vous le sentiment que nous sommes face à une urgence concernant le changement climatique? En êtes-vous inquietète?
  • Pensez-vous que nous avons des chances d’inverser la tendance avant qu’il ne soit trop tard? Si oui, comment? Quelles mesures prendre?
  • Le système politique suisse actuel est-il à la hauteur de l’enjeu? Et le capitalisme?
  • Connaissez-vous le mouvement de la grève du climat? Pensez-vous qu’il a des chances d’avoir un impact? Avez-vous pris part aux manifestations qu’il a organisées ou non? Pourquoi?
  • Que pensez-vous de la désobéissance civile ? Vous verriez-vous employer ce registre d’action?

Pour plus de détails sur la méthodologie, voir l’épisode I.

Deuxième entretien

Patrick, 47 ans, cadre dans un établissement d’accueil pour personnes en situation de handicap mental

Sophie, 45 ans, employée de l’Etat de Vaud

Ont deux enfants, jeunes adultes, qui vivent avec eux

Ni l’un ni l’autre n’est membre d’un parti politique.


Ces voisins-ci ont emménagé dans le quartier avant ma famille, il y a une petite vingtaine d’années. Ce sont ceux·elles que je connais le mieux, car je jouais parfois avec leurs enfants lorsque nous étions petits. Je ne sais rien de leur rapport à l’écologie. Du fait que nous nous connaissons déjà, je me rends chez eux·elles tout à fait détendue, et iels m’accueillent chaleureusement.


Tant Sophie que Patrick se disent sensibles à la question de l’écologie. Patrick fait remarquer qu’en revanche, il ne fait pas partie d’un groupe de personnes qui se mobilise, et ne s’estime donc pas « quelqu’un de proactif socialement pour l’écologie. » Sophie ajoute: « Je suis certainement pas la meilleure élève, parce que par exemple, ça me dérange pas de prendre l’avion pour partir trois jours. Je me dis que c’est important mais je suis pas forcément celle qui va poser des actes qui soient responsables de ce côté là. Pas tous en tout cas. »

La conscience écologique de Sophie a émergé à l’âge adulte, « depuis qu’on en entend plus parler », via des émissions de télé comme Ushuaia nature notamment. En effet, elle raconte qu’elle a grandi en Alsace, où, explique-t-elle, il n’y avait alors pas de conscience écologique: « On mettait tout dans un trou dans la forêt, les machines à café, l’huile de moteur, les plastiques, c’est fou! Ça a commencé à changer quand j’avais environ 15 ans, il y a eu des déchetteries. » Pour Patrick, « la notion du respect de la nature, sans que ça soit conscientisé dans une appellation comme l’écologie », était présente dans les moeurs durant son enfance. « On triait déjà l’alu, le verre, on mettait les déchets organiques au compost. » Il lie sa conscience écologique adulte davantage au concept de réchauffement climatique, dont il pense avoir entendu parler pour la première fois autour des années 2000.

Lorsque je leur demande quelles mesures écologiques iels prennent, Patrick et Sophie me citent l’économie d’eau, le tri des déchets, le fait d’éteindre les lumières et l’emprunt des transports publics pour se rendre au travail. Sophie ajoute qu’elle essayer d’acheter local mais que parfois, elle ne peut résister à la tentation.

« Si j’ai envie de partir au soleil parce que j’ai besoin de soleil je prends l’avion. »

Pour ce qui est de l’avion, Patrick dit le prendre une fois tous les deux ans et ne pas en avoir mauvaise conscience: « C’est des vols qui se font quand même et je pense pas que mon inscription changerait le programme de la compagnie aérienne. »  Sophie le prend elle une à trois fois par année, pour du loisir. « J’ai absolument aucune rigueur, si j’ai envie de partir au soleil parce que j’ai besoin de soleil je prends l’avion. Sans me dire qu’il faudrait pas. J’en suis pas du tout là. »

J’enchaîne en leur demandant s’iels sont satisfaits de leur comportement, et Sophie déclare: « Quand je nourris un plaisir, et puis que je sais que c’est pas forcément respectueux pour la planète, forcément que je me dis que c’est pas génial, mais mon plaisir passe avant dans ces moments-là. Je pense que si c’était je sais pas, douze fois par année, ça frotterait avec ma conscience, mais en l’occurrence, pour trois fois, non. Mon plaisir passe avant. Totalement égoïste. » Patrick lui explique estimer pouvoir faire mieux sur le plan individuel, mais se trouver dans le même temps déjà assez exigeant avec lui-même sur le plan citoyen. Il en donne pour exemple le fait qu’il emprunte beaucoup les transports publics alors que, selon lui, leur utilisation n’est pas spécialement favorisée par les politiques actuelles, notamment au vu de leur coût, puis conclut: « Individuellement je fais relativement bien, je pourrais faire mieux, mais si je me compare à d’autres, dans un contexte social qui est l’environnement dans lequel je suis – pays, voire Europe – il n’y a pas tout le monde qui fait ces efforts là, et je pense que je fais très bien. » Sophie revient aussi sur le fait qu’iels ne font pas partie d’une association: « En tant qu’individu je pourrais aussi m’engager activement, et là je m’engage juste personnellement et pas collectivement. » Elle explique que si elle ne s’investit pas dans cette voie, c’est parce que lorsqu’elle rentre du travail le soir, elle n’en a pas l’énergie ni l’envie.

« C’est parfois un peu démotivant de me dire que je ne serai qu’une petite goutte d’eau. »

Pour Patrick, une source de motivation supplémentaire pourrait être un changement de conscience par rapport aux grands groupes, tel Nestlé, qui ne sont « absolument pas dans un créneau écologique ». « Si je voyais ces groupes se faire mettre sous pression – parce que je pense qu’eux-mêmes le feraient pas – avec des objectifs bien clairs, je pense que la mobilisation de chacun serait plus forte. » Sophie, elle, dit que ce qui pourrait l’aider à agir serait de sentir que la mobilisation n’est pas seulement portée par les individus, mais qu’il y a aussi d’avantage d’engagement au niveau politique. Elle n’a en effet pas l’impression qu’il existe de conscience collective suffisante pour que les actions individuelles aient un poids (faute d’être assez nombreuses). « Pour moi c’est parfois un peu démotivant de me dire que je ne serai qu’une petite goutte d’eau. »

Lorsque je leur demande s’iels ressentent une urgence face au changement climatique. Sophie déclare: « Le vrai problème dans le changement climatique c’est pas que ça change mais c’est que ça change à cause de l’activité de l’homme, qui permet pas à la planète de vivre un cycle normal. » Patrick renchérit: « C’est la question de l’accélération qui peut être inquiétante. » Tous deux disent se sentir davantage concernés par le problème de la pollution. Ils sont inquiets, et ce comme le dit Patrick « plus pour nos enfants et petits enfants et pour l’avenir de l’humanité ».

Sophie souligne que le fait que des jeunes descendent dans la rue est une « super source d’espoir », car ils sont les adultes de demain, et note comme un signe encourageant le fait qu’on parle davantage d’écologie qu’avant dans les domaines politiques et économiques. Patrick lui évoque à plusieurs reprises « l’esprit humain »: « On va toujours plus loin et on ne sait pas s’arrêter  […] je pense que c’est trop tard, que l’homme ira jusqu’à la fin […] de toute façon il va arriver ce qu’il va arriver, on est des petites fourmis à notre échelle. » Plus tard, devant partir avant la fin de l’entretien, il exprime sa volonté de clarifier sa position: « Je pense qu’il faut adapter le monde dans lequel on est et il y a des choses fondamentales à changer, mais c’est pas trop tard pour ça, c’est jamais trop tard. Ce qui serait malheureux c’est de penser que c’est trop tard. »

« Un vrai capitaliste garde son fric et le fait prospérer pour lui. »

Restée seule avec Sophie, je poursuis en lui demandant si elle pense que le système politique suisse actuel est à la hauteur de l’enjeu environnemental. Elle répond en relevant l’intérêt de la démocratie directe suisse, notamment la possibilité de lancer des initiatives populaires: « Ici on a plus de chance qu’ailleurs. À la hauteur, dur à dire, mais c’est pas un système impuissant ou aveugle. » Par ailleurs, elle ne considère pas le capitalisme comme un système viable: selon elle, « un vrai capitaliste garde son fric et le fait prospérer pour lui ».

Quand je l’interroge au sujet des mesures qu’elle pourrait avoir en tête, Sophie déclare qu’il faudrait donner plus de place aux jeunes au niveau politique, et propose de soutenir davantage financièrement les jeunes entreprises qui se lancent dans les énergies vertes, ainsi que d’encadrer légalement les gros pollueurs afin que ceux-ci soient obligés d’investir dans des technologies propres. « Ce serait un rééquilibrage des plateaux qui donnerait beaucoup d’espoir ensuite à une population qui elle a peut-être beaucoup moins les moyens pour faire bouger les choses, […] et puis qui du coup aurait un engagement individuel plus important […] C’est peut-être un peu basique et simpliste […] mais ça rejoint l’idée que je me sens un peu impuissante à titre individuel. » Elle résume sa vision du changement: « Ca doit être un mouvement général, individuel, collectif, de société, un mouvement politique, économique. […] Mais pour ça il faudrait une solidarité. On peut inverser les choses mais pas en étant que quelques personnes. » Et de conclure: « Si la planète était une banque, ça ferait super longtemps qu’elle aurait été sauvée. »

Sophie a entendu parler du mouvement la Grève du Climat. Elle considère que celui-ci peut avoir un impact, parce que pour elle les jeunes qui y participent, « futurs adultes de demain », sont une population qui est entendue. Elle ne savait néanmoins pas que plusieurs manifestations avaient eu lieu: elle n’en avait entendu parler que d’une seule, à laquelle elle n’avait pu se rendre. Bien que n’appréciant pas les mouvements de foule, elle dit que si elle avait été au courant, elle aurait participé au moins une fois.

Nous terminons par la question de la désobéissance civile. « Je suis peut-être un peu naïve ou rêveuse mais j’ai toujours espoir qu’on puisse faire entendre raison sans aller contre les lois. », dit Sophie, qui voit néanmoins des avantages à ce mode d’action, comme la médiatisation. Elle-même ne se verrait pas participer à ce genre d’actions: « Je pense que j’ai un sens peut-être trop adapté de ce qu’on a le droit de faire ou pas, et j’aurais du mal à me mettre hors la loi, même si c’est pour une bonne cause. »


Après l’entretien, Sophie poursuit la conversation en me demandant comment j’aurais moi-même répondu à mes questions. Je peine beaucoup à lui répondre. Ceci d’une part car que je me retrouve à devoir passer en une seconde de la position de la personne qui écoute à la position de celle qui s’exprime, et d’autre part parce que j’ai en règle générale beaucoup de peine à m’exprimer par oral sur tout sujet où je n’ai pas le sentiment d’avoir une solide expertise. Je me débrouille finalement pour ne me positionner que sur une ou deux des thématiques soulevées par mes questions, et m’en retourne chez moi après quelques minutes de discussion. Sur le chemin, très découragée car l’entretien a duré beaucoup plus longtemps que prévu et que le temps me manque cruellement pour la retranscription, je médite, venant de passer moi-même sur le grill, sur combien certaines de mes questions demandent à mes interlocuteurs de s’exprimer sur des sujets profonds, voire intimes.

L.

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