De la cohérence de l’antispécisme en tant que philosophie morale

« Tu ne tueras point ». Voilà un précepte qui semble, d’apparence en tout cas, intimement lié à la cause du droit des animaux. Il en découle donc nécessairement que ses adhérent·e·s doivent – en toute logique – faire partie de cette élite, de cette sacro-sainte tribu des vivant·e·s dont l’existence ne causerait tort à personne. Un bref examen du quotidien desdits individus révèle alors la grossièreté de tels propos. La production des légumes achetés par ces fameux « véganes » a nécessité des pesticides, tuant des insectes. Le labour des terres a mis fin à la vie de nombreux lombrics et autres rats des champs. Chaque objet acheté emballé dans du plastique participe à la pollution plastique des océans et à la mort des animaux marins. Les exemples sont nombreux. Leur philosophie est donc tout à fait incohérente et prétentieuse. Leur raisonnement fallacieux et absurde. L’intégralité de l’idéologie de ce mouvement est de la poudre aux yeux, et vous en avez ici la démonstration implacable. Vraiment ?

Il est en effet courant de croiser cet argumentaire chez les détracteur·ice·s du mouvement végane, une compréhension restreinte des enjeux de la question amenant inévitablement à ce raisonnement, certes toutefois incomplet, mais non moins valide. Mais alors comment penser au-delà de ces apparentes incohérences ? Le véganisme porte-t-il tout de même une cohérence morale ? Quels codes de conduite au regard de cette morale ?

De premier abord, il paraît évident de clarifier que quiconque affirme vivre sans causer tort à autrui se trompe grandement. Nos actes, tant inoffensifs qu’ils semblent être, auront toujours des conséquences diverses et imprévisibles sur le reste du vivant. Il n’empêche pour autant qu’il reste souhaitable de vouloir contrôler au mieux ces impacts afin de tenter de causer le moins de dégâts possibles. Le fait que des êtres humains souffrent et meurent tous les jours n’empêche pas la société humaine de tendre à minimiser ces souffrances et ces décès.

C’est ainsi que peut se penser l’antispécisme. Son noyau philosophique revient donc à considérer qu’il est injuste de n’appliquer ces tentatives de minimisation des souffrances (au sens large) qu’à l’espèce humaine, et éventuellement partiellement à certaines espèces d’animaux seulement, dits « de compagnie ». C’est cette différence de considération morale et par conséquent de traitement en fonction de l’appartenance arbitraire à une espèce qui constitue le spécisme, analysé le plus souvent de manière structuraliste ou libertaire.

Dans la plupart des sociétés, le concept de droit fondamentaux semble un droit inaliénable à l’être humain. Il en découle alors une forme de morale déontologique*, codifiée et réglementée par des lois et codes moraux tels que le droit à la vie, le droit de ne pas être exposé à des souffrances exagérées, le droit de jouir de sa liberté de mouvement, le droit à la sécurité etc.
Cela signifie-t-il pour autant que ces droits-là priment systématiquement sur tout ? Il n’en est rien. Il existe à l’heure actuelle, tant dans les codes que dans les lois qui régissent notre vie en société, une ribambelle en expansion constante de modifications, d’exceptions, d’appels au jugement personnel et autres outils judiciaires permettant de faire correspondre au mieux ce cadre légal strict et rigide à la réalité infigurable du monde. Les concepts de légitime défense, d’intérêts prépondérants et de prison en sont des exemples, contrevenant de manière flagrante aux droits susmentionnés, mais dont les intentions semblent non seulement louables mais moralement justifiables.

Dans le cas des animaux, il ne s’agit donc pas d’adopter des codes de conduite moraux déontologiques intransgressibles. L’adoption d’un régime végétal par exemple, relève carrément d’une vision utilitariste** de la minimisation des impacts négatifs. Et comme toujours en philosophie morale, ces deux visions s’entrechoquent en permanence dans leur application concrète. Même l’élément le plus libertaire de l’antispécisme – le rejet du concept même d’exploitation de l’animal par l’humain – ne résiste pas à une dissection minutieuse. Car fondamentalement, qu’y a-t-il de mal à exploiter un autre individu ou groupe d’individus ? Pourquoi ne pas rejeter également l’exploitation des plantes servant à l’alimentation végétalienne ? Finalement seul semble moralement condamnable le fait que cela génèrera infailliblement des souffrances et des torts à l’exploité·e, à court ou à long terme. Il s’agirait alors d’exploiter de préférence des plantes que des animaux, et de réduire l’exploitation de ces plantes ? Le rejet déontologique de l’exploitation ne serait donc en réalité qu’une forme déguisée d’utilitarisme ? Pas entièrement certes, mais la tension intrinsèque entre ces deux concepts est clairement perceptible. Et l’antispécisme, au même titre que tout mouvement d’émancipation, ne prétend pas pouvoir outrepasser cela.

L’antispécisme – comme chaque courant de pensée à tendance libertaire – ne saurait donc définitivement se concevoir qu’en tant qu’élan, jamais en tant qu’idéal. Il se doit d’être un effort critique permanent, une lutte éternelle, portant l’étendard de la paix, de la justice et de la liberté.

Gary Domeniconi

* L’idée du déontologisme est qu’il existe des limites aux actions qu’il n’est pas moral de franchir, quelles que puissent en être les conséquences.

**L’idée fondamentale de l’utilitarisme est de considérer que la moralité d’une action doit être jugée en fonction de ses résultats, et que ceux-ci doivent contribuer au concept certes flou mais facilement appréhendable d’augmentation du bien-être commun, comprenant également les animaux dans le cadre de l’antispécisme.

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