Le savoir à l’épreuve de la géopolitique
Résumé
À partir d’octobre 2024, les deux écoles polytechniques fédérales suisses ont instauré un dispositif de contrôle sécuritaire excluant certaines candidatures étrangères dès le master. Justifiée par la crainte d’un « double usage » civil et militaire des technologies, cette politique érige des frontières invisibles au cœur de l’université et subordonne l’accès au savoir à des lignes de fracture géopolitiques.
Le refus, envoyé par courrier électronique, tient en quelques lignes. La candidature est jugée « sensible » et soumise à un contrôle de sécurité. Aucune motivation détaillée n’est fournie, sinon la mention d’une procédure interne. Après plusieurs semaines d’attente, la décision tombe, sans justification : l’admission est refusée. Lors de la rentrée académique 2025-2026, ce scénario concerne des dizaines de candidat·e·s à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Selon cette dernière, au niveau master, sur quarante-cinq dossiers soumis à un contrôle sécuritaire, vingt-quatre sont rejetés. Au niveau doctoral, trente-sept candidatures font l’objet de la même procédure, et vingt-quatre connaissent le même sort. Les décisions ne portent pas sur les résultats académiques, mais sur des critères jugés « sensibles » par l’institution. Les dossiers sont examinés par une commission ad hoc, à huis clos.
Institution publique placée sous l’autorité directe de l’État fédéral suisse, l’EPFL forme, avec l’École polytechnique fédérale de Zurich (ETHZ), une grande partie des ingénieur·e·s et chercheur·euse·s appelés à occuper des positions stratégiques dans l’économie et la recherche suisse et européenne. Depuis octobre 2024, ces deux universités appliquent un dispositif commun de « contrôle de sécurité » visant certaines candidatures étrangères dès le niveau master, au nom de la prévention du « double usage » civil et militaire des technologies, dans le cadre de la « prévention de la poursuite indésirable de la fabrication d’armements et d’armes de destruction massive »1
Contactée, la direction de la communication de l’EPFL justifie la mise en place de ce dispositif par « l’augmentation des tensions géopolitiques observées autour du globe »2. Selon l’institution, la mesure aurait fait l’objet de « réflexions approfondies » et d’une coordination entre plusieurs acteurs suisses, avant d’être appliquée dès que les validations nécessaires ont été obtenues. L’objectif affiché est de préserver la sécurité des étudiant·e·s et des collaborateur·trice·s, tout en évitant que des recherches menées à l’EPFL ne contreviennent à des régimes de sanctions internationaux. L’école souligne qu’aucune candidature n’est refusée sur la seule base de la nationalité. Les décisions reposeraient sur une combinaison de critères, parmi lesquels le parcours académique, les domaines de recherche et l’origine des financements boursiers. D’après l’EPFL, les pays concernés sont issus des listes de sanctions publiées par la Suisse, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union européenne. L’institution affirme ne pas disposer de la légitimité nécessaire pour définir elle-même des États ou régions « à risque ». Interrogée sur l’éventualité de refus concernant des candidat·e·s disposant d’une double nationalité, y compris suisse, l’EPFL indique ne pas être en mesure de se prononcer, estimant qu’une telle information pourrait permettre l’identification des personnes concernées. Quant au poids réel accordé aux critères ayant conduit à l’exclusion de certaines candidatures, il demeure inaccessible tant aux intéressé·e·s qu’au débat public. Ce filtrage administratif, bien que présenté comme une précaution technique, s’inscrit en réalité dans une dynamique internationale qui redéfinit politiquement l’accès au savoir.
Le langage de la sécurité
Présenté comme un dispositif de précaution, le contrôle instauré par les écoles polytechniques fédérales s’appuie avant tout sur un registre discursif singulier. Les notions de « sécurité », de « prévention » et de « double usage » structurent désormais l’examen de certaines candidatures, sans qu’aucun transfert de technologies précis ne soit identifié ni documenté publiquement. Le danger invoqué n’est donc pas constaté, mais formulé puis anticipé. Ce cadrage produit un effet circulaire : l’énonciation d’un risque potentiel légitime l’adoption d’une mesure sécuritaire, laquelle accrédite ensuite l’idée que la menace était réelle, puisqu’il a bien fallu s’en prémunir. Ainsi, la procédure devient son propre outil de justification. Ce faisant, plus le contrôle est renforcé, plus le discours sécuritaire apparaît fondé, indépendamment de toute preuve empirique.
Dans ce contexte, la figure du « candidat à risque » ne renvoie plus à un individu précis ni à un comportement avéré, mais à des profils jugés sensibles par association. La nationalité s’impose alors comme le prisme central de l’évaluation, autour duquel gravitent d’autres facteurs, mobilisés pour consolider un soupçon préexistant. Le risque cesse d’être lié à des actes pour se déplacer vers des appartenances, transformant progressivement des individus en membres de populations présumées dangereuses. Ce glissement n’est pas inédit. Il rappelle les logiques de suspicion à l’œuvre durant la guerre froide, lorsque certaines nationalités ou affiliations suffisaient à faire basculer des individus du côté de la menace, indépendamment de leurs engagements réels. La différence tient moins au mécanisme qu’à sa mise en forme : là où la suspicion était idéologique et explicitement assumée, elle s’énonce aujourd’hui dans les termes d’une prudence administrative et d’un lexique technocratique. Ainsi formulée, la sécurité dépasse la simple réponse à un risque et devient un principe d’organisation. En désignant certaines candidatures comme « sensibles », le dispositif intègre l’anticipation du danger en son sein, transformant ce faisant une hypothèse en paramètre de gestion. La menace n’est plus discutée, elle est administrée.
Une frontière interne
Le dispositif de contrôle sécuritaire mis en place par l’EPFL et l’ETHZ n’instaure pas une frontière classique. Il ne s’exerce ni aux postes douaniers ni dans l’octroi des visas ; il agit en amont, à l’intérieur même de l’université, lorsque l’accès au savoir est accordé ou refusé. Ce déplacement modifie profondément la logique de l’accès : être autorisé à séjourner en Suisse ne garantit plus l’entrée dans ses institutions académiques les plus stratégiques, et être admissible sur le plan académique ne suffit plus à intégrer une formation. L’accès au pays, à l’université et au savoir devient une succession de barrières imbriquées, dont chacune peut se refermer indépendamment des autres. La frontière cesse ainsi d’être territoriale pour devenir administrative.
C’est dans cet entre-deux que s’opère le tri. Les candidatures soumises à un contrôle sécuritaire sont examinées par une commission ignorant leur profil scientifique, dont les décisions ne sont ni motivées de manière détaillée ni assorties de voies de recours spécifiques. L’opacité du dispositif ne relève pas d’un simple défaut de transparence, mais constitue l’un de ses principes structurants. En isolant chaque décision, la procédure neutralise toute possibilité d’identifier un mécanisme systémique et d’en soumettre les fondements au débat public.
La fragilité de la base juridique invoquée renforce ce constat. Pour justifier le dispositif, les deux institutions se réfèrent notamment à l’article 328 du Code des obligations suisse, qui impose à l’employeur de protéger la personnalité du travailleur et de « veiller au maintien de la moralité »3. Une telle disposition, issue du droit du travail, est ici mobilisée dans un contexte sensiblement différent, en amont de toute relation contractuelle, dans le cadre d’une procédure d’admission académique. Cette mise en œuvre n’est pas anodine. En faisant reposer une politique d’exclusion sur une exigence de « moralité », le protocole s’inscrit dans un cadre aux contours incertains, dont l’indétermination même en facilite l’usage. Faute de cadre légal spécifique régissant la « sécurité du savoir », cet ancrage apparaît donc moins comme un socle normatif clairement établi que comme une tentative de légitimation juridique a posteriori.
Ce transfert du contrôle vers l’université transforme profondément le rôle de l’institution. Sans mandat politique explicite ni mécanisme de contrôle démocratique, les écoles polytechniques endossent une fonction de tri traditionnellement associée à l’État. La frontière subsiste, mais elle est désormais redéployée par un acteur non étatique, au cœur même de l’espace académique. L’admission ne relève plus uniquement d’une évaluation académique, mais d’un filtrage qui prolonge, en amont, les logiques de contrôle migratoire.
Cette reconfiguration ne se limite pas à une question institutionnelle. En conditionnant l’accès à certaines formations, le dispositif agit directement sur l’entrée dans les segments les plus valorisés de l’économie du savoir. Dans un contexte où les diplômé·e·s de l’EPFL et de l’ETHZ accèdent en moyenne à des niveaux socio-économiques supérieurs à la médiane nationale, l’admission constitue aussi un vecteur de mobilité sociale. Restreindre cet accès revient ainsi, de facto, à limiter l’accès de certains groupes à ces trajectoires socio-économiques.
Les effets de ce filtrage dépassent le cadre national. Une formation dans ces institutions représente, pour les étudiant·e·s qui retournent dans leur pays d’origine, une source potentielle de développement scientifique et économique. Et pour celles et ceux qui s’insèrent en Suisse ou en Europe, elle ouvre l’accès à des ressources et à des réseaux particulièrement bénéfiques. En ce sens, la sélection opérée ne régule pas uniquement des flux académiques, mais participe à la reproduction plus large des inégalités dans la circulation du savoir et des opportunités à l’échelle internationale.
Des listes géopolitiques à l’entrée de l’université
Si l’EPFL affirme ne pas exclure de candidatures sur la seule base de la nationalité, le périmètre du dispositif repose néanmoins sur des listes établies par les autorités suisses et leurs partenaires occidentaux. Dans les faits, les contrôles concernent des candidat·e·s originaires de pays soumis à des régimes de sanctions ou identifiés comme présentant un risque en matière de prolifération technologique, tels que la Chine ou l’Iran. En mobilisant la notion de « double usage », le dispositif ne se limite plus au contrôle des technologies sensibles, mais s’étend à la circulation des personnes elles-mêmes. Ainsi, ce ne sont plus uniquement des équipements qui sont contrôlés, mais des trajectoires académiques elles-mêmes, assimilées à des transferts potentiels de savoir stratégique.
Ce déplacement n’est pas politiquement neutre. Alors que les ressortissant·e·s iranien·ne·s et chinois·e·s sont écarté·e·s au nom d’un risque d’usage militaire hypothétique, d’autres États — tels qu’Israël, engagé dans un conflit armé au moment de la mise en œuvre du protocole et impliqué dans des collaborations technologiques à double usage avec l’EPFL — ne font l’objet d’aucune mesure comparable. Paradoxalement, la menace invoquée à l’encontre des un·e·s repose sur des discours, tandis qu’elle s’appuie, dans le cas israélien, sur des faits documentés dans une enquête d’un journal estudiantin de l’EPFL4.
Cette asymétrie met en évidence la dimension géopolitique de la construction du risque. La « menace » n’apparaît plus comme un diagnostic neutre, mais comme une production discursive alignée sur le consensus sécuritaire occidental. Derrière sa prudence administrative, ce protocole semble ainsi moins viser à prévenir la prolifération d’armes qu’à s’inscrire dans un ordre international hiérarchisé, où la domination technologique et militaire de l’Occident se perpétue sous couvert de neutralité scientifique.
Cet article a été modifié le 26.04.2026, une version antérieur et plus courte est disponnible ici.
- ETHZ, « Dual use and sanctions: these applications require security screening », Zürich, 24 octobre 2024. ↩︎
- EPFL, Service de communication, échange de courriels avec l’auteur, Lausanne, octobre 2025. ↩︎
- Confédération suisse, Article 328, Code des obligations, Berne, 30 mars 1911. ↩︎
- Comité de rédaction du Canard Huppé, « EPFL, le mythe de la neutralité ou comment l’école a aidé Israël à développer des armes. », Lausanne, 13 février 2024. ↩︎
