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“Peut-on faire sans la propriété privée?”

Quelques questions pour enflammer vos repas de fête en famille

Avant Noël, nous souhaitions questionner la propriété privée.

Elle est devenue un élément tellement fondamental de notre société, que nous avons tendance à oublier que l’on peut la questionner. Comme si on nous demandait de questionner le rôle de la respiration dans notre survie ?

En effet, la propriété privée est fondamentalement inscrite dans le droit (français et suisse, en tout cas), au même niveau que la résistance à l’oppression, nous rappelle Clara Benyamin, avocate.1

Mais elle nous rappelle également que de nombreux autres types de droits de propriété moins exclusifs existent dans notre société. Comme par exemple le droit d’écouter une chanson sur Spotify, qui ne nous rend en rien propriétaire d’une copie, comme c’était le cas lorsqu’on achetait un CD.

Benjamin Coriat1, spécialiste des communs, nous apprend également que l’on peut distinguer propriété exclusive et inclusive. Les logiciels libres sont un exemple de propriété inclusive : les auteur.e.s du code source ouvrent à tou.te.s des droits (de copie, d’édition) qui pourraient leur être réservés.

Il est donc clair que la propriété n’est pas l’unique mode de gestion des biens aujourd’hui dans notre société. Benjamin Coriat plaide pour une ouverture encore plus large du spectre des droits d’usage, de réplication ou de transmission des biens au-delà des variantes existantes. Pourquoi, par exemple, ne pas offrir l’usage gratuit d’un bien aux individus, tout en le monnayant si il est utilisé de façon lucrative par une multi-nationale ?

La première question sur laquelle nous nous sommes penché.e.s était l’effet de la propriété privée sur notre psychologie humaine. Nous avons noté que la propriété privée pouvait nous séparer (j’ai ce bien, pas toi), comme tout rassembler (j’ai ce bien, toi aussi). Nous nous sommes également demandés si elle attisait notre peur de perdre, et donc notre tendance à accumuler et à dominer. Ou alors, le fait que l’on puisse utiliser quand on veut un bien dont nous sommes propriétaire apaise-t-il notre peur du manque ?

Nous nous sommes ensuite demandé.e.s si rendre l’état propriétaire d’espaces naturels n’était pas un bon moyen de protéger les espaces en question. Certain.e.s pensaient que c’était sans doute le meilleur moyen à notre disposition aujourd’hui. D’autres rappelaient que l’état risquait ensuite de vendre les espaces en question, et qu’il serait peut-être plus intéressant de rendre ces espaces et leurs ressources inaliénables et non cessibles. A moins que le fait que l’état ait le monopole de la violence sur le territoire ne le rende de toute façon un peu propriétaire de tout ce qui s’y trouve ? Si, comme le dit Benjamin Coriat, la propriété privée se résume finalement au droit de détruire le bien que l’on possède, alors la propriété privée par un état dépositaire du monopole de la violence n’est peut-être pas la bonne solution pour protéger un bien de la destruction.

Ensuite, nous avons exploré la possibilité de « sanctuariser » des biens de première nécessité hors du registre de la propriété, comme la nourriture. Nous avons assez rapidement touché du doigt la question de la rémunération du travail de production de la nourriture : comment procéder autrement que par transfert successif de la propriété du bien produit ? Nous avions sous nos yeux (et dans nos estomacs) le cas pratique du repas accompagnant ce débat, préparé par le Castor Freegan à partir d’invendus de la grande distribution, récupérés gratuitement. La gratuité est-elle une bonne façon de réduire l’emprise de la propriété ?

Enfin, nous avons abordé la question des communs, et leur capacité à induire une révolution renversant la propriété privée. Nous avons assez vite considéré que les communs ne pouvaient bien fonctionner qu’à petite échelle. Peut-on faire la révolution par la juxtaposition d’expérimentations à petite échelle ? Les acteurs dominants laisseront-ils les communs se déployer suffisamment ?

Comme dans tous les débats, nous sommes sans doute reparti.e.s avec plus de questions que de réponses. 

Par exemple : un être vivant, un humain ou une ressource essentielle à la vie peuvent-ils être considérés comme un « bien » commercialisable ?  Quels « biens » devraient faire (ou pas) l’objet d’un usage exclusif ? L’usage exclusif d’un bien est-il défendable en toutes circonstances ? Même si la vie de quelqu’un dépend de l’accès à ce bien ?

Autant de questions qui nous invitent à clarifier encore ce qui caractérise la propriété privée, et comment éventuellement la dépasser (d’avantage) pour évoluer vers des relations moins destructrices entre humain.e.s, vivant.e.s et non-vivant.e.s.

Michka Mélo

  1. 1.
    Programme B. La propriété, c’est du LOL. Binge Audio. https://open.spotify.com/episode/4hR7uU2nQARsxNYLevv3WF?si=VbGUVFXTReSHO5avVvnQvw. Published June 2019. Accessed December 2019.

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