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Reportage Société

Repas discussion entre ingénieurs engagés

L’automatisation rend-elle le travail plus pénible ?

Ce 19 novembre dans une salle de l’EPFL, une petite vingtaine de personnes se sont réunies pour écouter un podcast, partager un repas réalisé à partir d’invendus, et en débattre. Après un repas-discussion intitulé « Écologie : La technologie nous sauvera-t-elle ? »1 plus tôt dans le semestre, celui-ci était consacré à « L’automatisation rend-elle le travail plus pénible ? ».

Programme B #82 : L’IA, c’est toi
Les robots et les ordinateurs n’ont pas pris le pouvoir. Du moins, pas encore. Des femmes et hommes, essentiel·le·s à la bonne marche des algorithmes et des technologies dites d’intelligence artificielle (IA), opèrent dans l’ombre.
Dans la salle des machines de l’internet, des ouvriers sont payés quelques centimes pour quelques clics. En 2019, la France compte plus de 250 000 micro-travailleur·euse·s, selon un groupe de chercheurs de Télécom ParisTech, du CNRS et de MSH Paris Saclay.
Comment travaillent ces petites mains qui permettent à Facebook, Amazon et autres géants du numérique de vendre les révolutions de demain ? Qui sont les « digital workers », précaires et invisibilisés ? D’où viennent-ils ? En quoi consistent leurs tâches fragmentées et anonymisées ? Assiste-t-on à la création d’un nouveau prolétariat ?
Thomas Rozec interroge Sophian Fanen, journaliste au site Les Jours, et Antonio Casilli, maître de conférences en humanités numériques à Télécom ParisTech.


https://www.binge.audio/lia-cest-toi/

L’écoute du podcast de program B « L’IA c’est toi ! » a servi de base au débat animé sous la forme du bocal à poisson2. Afin de lancer et d’alimenter la discussion, quatre sujets de discussion ont été proposés par la modératrice au fil du débat. Cet article résume les différentes idées partagées.

I. Le travail ingrat dû à l’Intelligence artificielle (IA), et en particulier le travail des digital workers, est-il une étape nécessaire et importante afin de permettre l’automatisation d’un grand nombre de tâches ?

Pour commencer, sachant que la plus grande part de ce qu’on appelle communément l’IA relève de l’apprentissage automatique (machine learning), les micro-travaux permettant de fournir des exemples sont nécessaires au bon développement de l’IA. En effet, si on produit toujours plus de données, 90% des données stockées sont inutilisables. Or, si on ne veut pas les considérer comme des ordures, notamment en raison du coût écologique du stockage, il faut bien les traiter pour les rendre utiles. Les IA n’étant pas suffisantes aujourd’hui (limite technique), un prétraitement par des humains est nécessaire. Cependant la nécessité de rendre ces données utilisables par l’IA ne signifie pas forcément l’existence des clickfarmers et de leurs conditions actuelles. Au vu des dérives dans ce domaine, une régulation de ces micro-travaux paraît nécessaire. Cette position reviendrait à considérer que le Digital Labor est nécessaire pour l’IA et une future automatisation mais ne doit pas rimer avec exploitation et absence de protection des personnes réalisant ces tâches.

Il peut-être alors souhaitable de faire une distinction, non présente dans le podcast, entre le travail inconscient et le micro-travail contre rémunération. A condition que les internautes en soient informés, on peut en effet considérer que le travail réalisé lors de l’utilisation d’un service, comme les CAPTCHA de Google, ne relève pas de la même sphère que celui réalisé par un «employé » d’une plateforme comme Amazon Mechanical Turk. Ce dernier n’est justement pas employé et son travail, s’il est rémunéré,  ne répond pas aux règles régissant les autres emplois contre rémunération. Une clarification et une régulation de cette forme de travail paraît alors primordiale. Cependant on peut se demander si une telle régulation, n’aura pas le même effet que la vague de lois apparues suite à la révolution industrielle et qui ont mené à la disparition des tâcherons en Occident : déplacer la masse de travailleurs non protégés vers les pays qui ont une réglementation plus souple/inexistante, qui ne protègent pas leurs ressortissants (délocalisation vers l’Asie par exemple). Dans tous les cas, l’absence de contrat, de sécurité sociale et de tous les acquis sociaux obtenus par les travailleurs ces deux derniers siècles marque un pas en arrière en termes de protection salariale3. Le podcast note que de plus, l’organisation de ces nouveaux types de travail rend difficile le regroupement des Digital workers. En effet, une personne présente lors du repas-débat, qui a été livreur à vélo pour une application, témoigne de l’absence de contact (plus poussé qu’une salutation) avec les autres livreurs. Mais si ce manque d’interaction limite la possibilité de regroupement, c’est surtout l’absence d’un sentiment d’appartenance à un groupe plus large, celui des micro-travailleurs, qui aujourd’hui fait défaut.

Finalement, on observe également une perversion des plateformes qui ont été au départ créées pour accueillir uniquement du micro-travail destiné à nourrir l’IA. L’acceptabilité de ces travaux initiaux reposait sur la perspective d’une amélioration des algorithmes, d’automatisation. S’il est maintenant possible de poser sur ces plateformes n’importe quel travail micro-découpé, tout justification de l’intérêt de ces travaux disparaît tout comme leur acceptabilité. La question de la régulation se pose à nouveau et notamment de la responsabilité des propriétaires desdites plateformes. Un contrôle directement au niveau des plateformes/par les GAFAM les possédant, pourrait déjà réduire les dérives sociales en les recentrant sur des objectifs pouvant être considérés comme acceptables.

Enfin, on peut se demander si l’automatisation est nécessaire. Si l’on répond par la négative il devient évident que l’IA telle que l’on la connait n’a plus lieu d’être. En particulier, on peut considérer que l’IA est en train de créer un besoin de travail « débile » pour un mirage : celui que les ordinateurs fassent tout pour nous. La seule chose que l’on peut observer aujourd’hui est que les humains en font de plus en plus.

II. Le problème n’est il pas au fond un problème de rémunération salariale ? Si toutes les personnes étaient payées de façon juste (au SMIC), le problème serait-il réglé ou y a-t-il un problème plus général d’ordre sociétal ?

Si les salaires sont mis à niveau on peut penser que les personnes essaieront toujours (sans forcément y parvenir) de fuir ces tâches car l’impact somatique et psychologique dû à la teneur de ces micro-travaux ne sera pas réduit pour autant. Cependant la mise à niveau de la rémunération devra s’accompagner de l’ensemble des mesures de contrôle et d’accompagnement présentes dans les entreprises régulées. Ainsi on peut penser que de telles conditions de travail ne seraient plus possible et une réorganisation du travail sera donc nécessaire : tournus des travailleurs affectés à ces tâches, limitation de temps de travail dédié à ces tâches, … Il est toutefois nécessaire de rappeler que ce sont des tâches simples que l’on ne peut qualifier plus.

Par ailleurs, l’augmentation du coût de revient peut faire espérer que les GAFAM priorisent les tâches à accomplir et optimisent le travail de labellisation des données, puisqu’ils ne pourront plus compter sur un réservoir infini de petites mains serviles. Cela limiterait aussi tout travail divisé en micro-tâche qui n’est pas en rapport direct avec une espérance d’automatisation consécutive. On peut par contre redouter que les entreprises décident alors d’utiliser massivement leurs utilisateurs via une généralisation intempestive des captcha par exemple.

III.Peut-on faire des innovations technologiques qui n’impliquent pas de dégradations humaines et environnementales ?

Une réponse spontanée a été la négative dans le sens où l’on peut considérer que la technologie tend vers plus de complexité, donc plus de ressources, et plus d’énergie. En particulier les IA génèrent beaucoup de données à stocker, traiter, etc.1 . Les low-techs pourraient-elles réduire l’impact environnemental ? En effet ce sont des innovations qui peuvent être denses en connaissance mais qui sont moins prédatrices en ressource. Leur processus de création diffère en particulier dans la place accordé à l’étude de leur utilisation et de leur impact tout au long de leur développement. 

Par ailleurs, on ne peut nier que l’innovation technologique telle qu’on la connaît fait rêver, mais ce rêve est-il souhaitable et soutenable ? On peut se demander alors s’il ne serait pas intéressant de réorienter un peu les rêves du high-tech vers du low-tech, de changer notre vision de la société future.

Le débat s’est ensuite orienté sur l’intérêt de continuer à innover (dans un sens high-tech). Certains remarquent que les high-techs permettent essentiellement de rendre les gens plus productifs. Le problème est que parfois l’automatisation, en optimisant les procédés de production, rend le travail des humains plus rébarbatifs. Ceci a lieu quand le robot ou l’IA n’est capable que d’améliorer la partie la plus intellectuelle du travail. L’exemple est donné des travailleurs dans les entrepôts dont les déplacements sont optimisés par une IA 4. Les employés ne sont alors plus que des « robots » qui suivent les commandes que leur donne une IA via un casque. A l’opposé, le développement des caisses automatiques dans les supermarchés, s’il demande à un employé d’aider à l’utilisation du robot qui va le remplacer, permet également de diminuer la cadence et la pénibilité du travail. Il est donc important de distinguer les formes d’automatisation qui enlève les tâches les plus ingrates de celles qui permettent seulement d’augmenter les cadences. Cette distinction peut cependant être compliquée, comme l’illustre le pétrin mécanique. Pétrir la pâte est une étape physique et lente dont on peut se ravir de l’automatisation, cependant l’utilisation d’un pétrin mécanique force à l’utilisation de farine avec plus de gluten et résulte en une augmentation de la production.

Au final, les innovations nous font-elle travailler plus ? Il n’y a pas eu de consensus mais un débat sur la place du travail dans la société s’est ensuivi. Le travail est aujourd’hui central dans la construction de son identité dans la société. L’apparition des  bullshit jobs occupationnels peut être alors vue comme une tentative (désespéré ?) de combler l’absence de travail, absence qui rimerait avec une perte de place dans la société. Le lien entre le peu de sens du travail et la consommation pendant le week-end qui s’en suit est aussi évoqué. Il en sort que (re)donner du sens au travail paraît primordial. Ceci pourrait passer par une remise en question du Graal de l’optimisation et de la productivité (et donc du chiffre d’affaire généré).

IV. Si l’on se place dans une perspective d’évolution de la société, plus largement même de l’espèce humaine, on peut observer que la spécialisation et les avancées techniques qui en ont découlé ont amené un gain de temps et un développement  intellectuel général. Doit-on donc considérer l’automatisation comme nécessaire au progrès, à l’avancement de la civilisation ?

L’intelligence collective a augmenté dans le sens où depuis plus de deux millénaires nous avons été capables de stocker, transmettre et améliorer la connaissance de notre environnement de génération en génération. Cependant, l’intelligence individuelle a-t-elle augmenté ? Globalement, les personnes ont plus d’éducation, ont plus facilement accès à des informations et à des ressources, même si cela reste très variable entre les différentes parties géographiques du monde. Une meilleure vue d’ensemble a également été rendue possible par les évolutions de ces dernières décennies qui nous permettent de savoir à peu près tout ce qui se passe aux quatre coins de la planète. Mais de quelle intelligence parle-t-on ? 

Finalement on peut se demander si on n’observe pas un retour du « rêve grec » où l’on aurait des esclaves (remplacé au vu de l’époque par des robots) qui se chargerait de tout le travail (dans son sens initial), nous laissant tout le temps pour philosopher où vaquer aux seules activités qui nous intéressent. Ce doux rêve paraît difficilement viable d’un point de vue écologique, sans parler du risque de déconnexion totale avec toute la technique qui nous soutiendrait : que faire en cas de panne d’électricité ? Finalement même si l’on souhaite tendre vers ce type de société, où l’automatisation diminuerait drastiquement le besoin de travail, une transition des valeurs sociétales sera nécessaire. On peut d’ailleurs se demander si on n’est pas déjà dans un monde où il serait possible de travailler beaucoup moins (à condition de ne pas vouloir une augmentation de la croissance).

Finalement, on constate qu’il est difficile d’imaginer un arrêt de l’innovation technologique. Par contre il est possible d’imaginer une transition de la mentalité dans laquelle on innove : passer de « faire mieux pour produire plus » vers « faire mieux pour produire mieux » en quelque sorte. Le « mieux » reste à définir mais il paraît nécessaire d’ajouter des valeurs éthiques (sociétales et écologiques) en plus (ou à la place) de la valeur pécuniaire. Cette transition d’une innovation purement technique à une innovation humaine/écologique/sociale, ne nécessitera pas que des profils spécialisés puisqu’il faudra également des personnes capables de comprendre des enjeux plus larges et de faire le pont entre les différents spécialistes.

Dans cette discussion, on s’aperçoit que le thème de l’organisation du travail et sa réglementation est revenu plusieurs fois. La séance s’est donc terminée par un débat plus ouvert autour de ce thème et un peu plus… puisqu’on a fini sur des considérations sur l’agriculture ! Le thème d’un prochain débat ?

Cette soirée consacrée à l’automatisation, aura montré que beaucoup de questions sont d’ordre politique in fine. Une réflexion globale, sociétale autour de ce thème paraît donc nécessaire puisque des questions touchant la régulation du travail comme l’innovation technique se retrouvent imbriquées, alors qu’il est rare de voir les spécialistes de ces deux domaines collaborer.

Sabine Ogier-Collin.

ANNONCE

Prochain repas-débat organisé par Ingénieurs Engagés le 10/12 qui porte sur la propriété privée, sa nécessité, son abolition; sujet qui promet d’être enflammé à la veille de Noël.

  1. 1.
    Gesbert O, Bihouix P. Ecologie : pourquoi la technologie ne nous sauvera pas ? France Culture. https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/ecologie-pourquoi-la-technologie-ne-nous-sauvera-pas. Accessed December 1, 2019.
  2. 2.
    Cercle excentrique ou bocal à poisson (fishbowl). GRAINE Auvergne-Rhône-Alpes. http://graine-auvergne-rhone-alpes.org/images/stories/CercleExcentrique_methodo.pdf.
  3. 3.
    Halimi S. Quand La Gauche Essayait : Les Leçons Du Pouvoir (1924, 1936, 1944, 1981). Agone; 2018.
  4. 4.
    Au secours, mon patron est un algorithme. Cash investigation. https://www.youtube.com/watch?v=pFoU-cBCPMk. Accessed December 1, 2019.

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