Le TQR – On a testé pour vous : 4 jours en stage d’écopsychologie

Le Travail Qui Relie. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Un stage d’illuminés ésotériques qui parlent aux fourmis et font des câlins aux arbres ? Encore une nouvelle lubie pour bobos écolos ? Pour enfin mettre la lumière sur cette expérience qui alimente les rumeurs les plus folles, le Canard Huppé a envoyé une correspondante en immersion dans un stage de TQR…  Voici son témoignage.

Les stages de TQR ont été mis au point pour répondre à l’angoisse (justifiée) causée par l’état catastrophique de la Terre et accompagner les militantes[1] victimes de burn-out écologiques. L’idée principale est de relier les êtres humains avec les “autres qu’humaines” (l’ensemble des êtres vivants – ou non-vivants d’ailleurs) afin de donner un sens à la lutte. 

Je me suis inscrite au stage organisé par l’aumônerie de l’EPFL sans en savoir beaucoup plus que ça, mais convaincue que, même si l’inquiétude et la dépression ne me rongent pas au quotidien, cette expérience ne pouvait me faire que du bien. Je n’ai pas été déçue. 

Le stage est structuré en quatre étapes successives, l’une préparant la suivante. Dans chaque étape des jeux sont proposés : oui, ca ressemble un peu à une chouette colonie de vacances ! Sauf que chaque animation fait réfléchir, se poser des questions, et les débriefings proposent une introspection (qu’est-ce que je ressens, qu’est-ce que j’ai appris, qu’est-ce que j’ai envie de partager ?)

Bien sûr, rien n’est obligatoire : à tout moment chacune peut ne pas faire un exercice, partir ou rester sans participer. Et tout ce qui s’y dit est confidentiel. 

Voici donc les fameuses quatre étapes, qui correspondent en général chacune à une journée : 

  1. S’ancrer dans la gratitude

Cette première étape permet, grâce à différents exercices, de créer un environnement bienveillant tel que nulle part dans la “vraie vie” on en trouve. Petit à petit, on apprend à prendre du temps pour juste écouter l’autre, sans jugement, sans commentaires, sans interrompre, sans même une approbation. Juste écouter et accueillir : faire confiance, lâcher-prise, s’ouvrir, aimer, entendre, comprendre. 

Il y a quelque chose de vertigineux à parler sans être interrompue, même sur des sujets très légers. Cela peut être intimidant mais quand cette écoute est bienveillante et que l’on ne redoute pas le jugement, on s’offre la possibilité de véritablement rencontrer l’être humain en face de soi. Peu à peu, les barrières qui nous écartent des autres tombent et un espace de confiance se crée au sein du groupe.

2. Honorer sa peine 

Nos émotions font partie de notre humanité – toutes nos émotions, même les plus négatives. Cette deuxième étape propose de laisser monter les émotions en soi sans les bloquer, de les traverser en les exprimant. Un rituel bouleversant se déroule, au cours duquel chacune a la possibilité de se placer au centre du cercle formé par les autres pour exprimer une émotion : peur, colère, tristesse, sentiment de vide… Tout est juste : mots, pleurs, chant, cri, silence. Chacune est sûre d’être entendue par le reste du groupe, qui n’offre ni conseil ni pitié (oh ma pauvre, mais ça va aller !) mais simplement sa présence bienveillante. 

Cette étape, en plus d’être très lourde émotionnellement, nous apprend aussi que toute peine, aussi superflue puisse-t-elle paraître, est légitime et mérite d’être exprimée. 

La yourte avec vue panoramique sur les Alpes dans laquelle nous faisions les exercices. 

De plus, (comme les épluchures de légumes) les émotions peuvent se recycler ! La colère témoigne d’un sens aigu de l’injustice et est moteur de l’action ; la tristesse prouve qu’on est encore capable de ressentir de l’amour et est vecteur de poésie ; exprimer sa peur constitue en soi un grand courage (combien osent parler de leurs peurs ?), et donc si on est courageux on peut surmonter son angoisse – CQFD. Quand au sentiment d’impuissance : le vide intérieur est une formidable occasion de remplir son coeur avec… ce qu’on veut ! Comme un bol vide dans lequel on peut mettre au choix de la soupe rutabaga – topinambour ou de la glace au chocolat intense (ou du Birchermuesli si on vit de l’autre côté du Röstigraben)

3. Changer de regard 

Une fois apaisées, la troisième étape nous propose d’aller seules dans la nature (ici, la forêt) pour y rencontrer et entrer en communication avec une “autre qu’humaine”. J’entend d’ici les grincements de dents des plus rationnelles d’entre vous : comment ca, communiquer avec une plante ou un animal ? Vous y croyez vraiment, à ces histoires ? Et puis d’abord, comment vous faites ? Entendons-nous bien sur ce point, crucial à mon avis et source de bien des malentendus concernant l’écopsychologie. 

L’organisateur et l’organisatrice du stage nous ont fourni une explication qui mettra, j’espère, tout le monde d’accord. Dire que l’on communique avec les autres qu’humains est une expression, une image qui traduit en réalité un état de grande concentration sur la question qui occupe nos pensées – comme si on parlait effectivement à quelqu’un. Cela permet de formuler le problème et de s’en détacher.  Quand à la réponse qui s’impose éventuellement, elle vient de soi-même. On entend en la nature seulement ce que l’on veut bien y entendre. Le fait de projeter un questionnement et de “recevoir” des réponses en retour permet tout simplement de prendre de la distance. 

Bien sûr, si vous n’êtes pas à l’aise avec le fait de parler à un être qui ne vous répondra pas (à moins que vous n’ayez ingéré des champignons douteux, ce qui n’est pas l’idée du TQR), vous pouvez simplement vous recueillir. On réfléchit bien mieux seule, quand on peut plonger à corps perdu dans l’introspection – dans un environnement dont les effets bénéfiques sur le stress sont prouvés scientifiquement (s’il le fallait). 

Les plus ésotériques communiqueront effectivement avec les plantes ou les animaux. Elles sentiront même la dimension spirituelle de la forêt et avec un peu de chance connaîtront une expérience transcendante de type révélation du Mystère de la Vie. Tant mieux pour elles, et tant mieux pour les autres qui n’y croient pas mais reviennent quand même apaisées de la forêt. 

Toutefois, que l’on soit sceptique ou non, il est primordial de crédibiliser et donner de l’importance aux expériences d’immersion dans la nature. Certes, communiquer avec un végétal discrédite le mouvement écolo en lui conférant une dimension “flower power”, mais je pense sérieusement que la communion avec la nature ont une importance capitale dans ledit mouvement. Où serait l’influence de Masanobu Fukuoka[2] sans le moment de plénitude qu’il a vécu un matin, avec l’envol d’un héron à l’aube après une nuit passée dehors à déprimer sur la vacuité de sa vie dénuée de sens ? Osons parler des choses que nous ne comprenons pas – et comprendre les choses dont nous ne parlons pas… 

Le champignon, un cousin pas si éloigné que ça…

Mais ce que propose le TQR, c’est de changer de regard sur le monde qui nous en entoure, sur la nature : fondamentalement, nous les humaines faisons partie de ce que nous appelons la nature. Tout est lié. Changer notre vision de la nature est capital si nous voulons changer de paradigme. L’anthropologue Philippe Descola a étudié le cas des indiens Jivaros d’Amazonie, qui entretiennent avec le vivant un rapport animiste (les animaux et végétaux sont dotés d’une personnalité, une identité)[3]. En effet, dans notre conception actuelle et biaisée du monde, la nature est constituée d’objets inanimés, de ressources à notre disposition, de “services écosystémiques”. Il est temps d’instaurer une relation de sujet à sujet avec les être vivants. 

Je laisse la parole à Aurélien Barrau qui déplore la réaction de la presse face aux feux de forêts cet été : “le poumon de la Terre brûle”. “Mais tant qu’on dit ça on n’a rien compris… On reste dans la logique “un poumon c’est un organe qui remplit une fonction”. Mais la forêt n’est pas un organe qui remplit une fonction ! Elle n’est pas là pour absorber notre CO2, elle n’est pas là pour être utile au monde : elle est le monde ! […] La forêt brûle, c’est grave juste parce que la forêt brûle ! C’est pas grave parce que c’est mauvais pour notre bilan carbone. Et cela implique quand même, je crois, de développer un autre rapport à notre espace.[…] La mort d’êtres vivants sensibles est par construction irréversible.” [4]

Le TQR est justement là pour prendre conscience de la valeur intrinsèque de la vie, afin de donner du sens à son action.

4. Passer à l’action

Bon, maintenant qu’on est connectées, il est temps de passer à l’action puisque la situation est grave. Il y a tellement de domaines dans lesquels il est urgent de s’engager : féminisme, protection du monde sauvage, droits des animaux, aide aux migrants, inégalités, … Où s’engager ? Par quel combat commencer ? Mais surtout, au nom de quoi lutter ? 

Cette dernière étape propose de choisir une action en fonction de ses centres d’intérêts, ses envies et ses aspirations. Cette action peut être très précise ou très abstraite, très ambitieuse ou très modeste. Elle est singulière à chaque participante et répond aux questions : où je me se sens attirée, quel est mon rôle ici-bas ? 

Il s’agit d’ancrer cette résolution dans une réflexion poussée. Lors d’une longue introspection, chacune a l’occasion de se demander en profondeur pourquoi, où, comment, au nom de quelles valeurs et avec quels outils elle veut changer de cap. 

Je ne vous cache pas que ces réflexions sont menées dans la forêt avec la participation active des insectes et autres végétaux : il s’agit d’ancrer l’action dans cette conscience nouvellement acquise que, humaines ou autres qu’humains, nous sommes toutes dans le même bateau. Aurélien Barrau croit “qu’il faut maintenant faire le pari de penser à partir de la vie et de laisser se déployer ce pari dans toutes les directions qui sont les nôtres.” [4]

Fortes de ces nouvelles résolutions, il est l’heure de repartir pour un retour difficile à la vie réelle… Mais le coeur un peu plus léger et avec la certitude qu’il existe des personnes qui pensent comme nous, qui souffrent comme nous et qui luttent comme nous, chacune selon ses aspirations, tissant ainsi une toile qui dépasse de loin l’action d’une seule… 

Catherine

Lune croissante et soleil couchant

J’espère sincèrement que cet article vous aura donné envie de vous jeter sans hésiter sur le prochain stage de TQR qui croisera votre route… 

Merci aux participantes du stage de TQR des aumôneries EPFL-UNIL – et surtout à Sarah et Xavier qui ont rendu possible cette expérience !

Et merci à l’équipe du Canard Huppé pour les conseils et la relecture, mais surtout merci pour la façon dont vous veillez à ce que des articles d’une telle qualité soient publiés dans votre journal.

[1]  le féminin est employé dans cet article pour deux raisons : 1/ pour une fois, on va employer ce genre par défaut (incluant donc bien sûr les hommes qui passeraient éventuellement par là) et 2/ par hasard, il se trouve que seules des femmes ont participé au TQR que j’ai vécu. Cela fait donc beaucoup plus de sens pour moi de parler au féminin…

[2] Né en 1913, ce japonais est à l’origine d’une ferme d’agriculture naturelle qui a beaucoup inspiré  Bill Mollison et David Holmgren dans leur conception du principe de permaculture. Il a écrit La révolution d’un seul brin de paille en 1975 (traduction en 2005, Guy Trédaniel Éditeur), que je recommande vivement !

[3] Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005 Si vous n’avez pas le courage de lire le livre,  je vous revois à cet excellent podcast dans lequel on peut entendre Philippe Descola dialoguer avec l’auteur/dessinateur Alessandro Pignocchi (qui explique d’ailleurs à merveille ce conpcept de nature dans ses bandes dessinées) : https://podcast.ausha.co/oh-les-beaux-jours/philippe-descola-et-alessandro-pignocchi-par-de-la-nature-et-culture

[4] Envies d’Agir – Conférence de l’astrophysicien Aurélien Barrau, UNIL, le 3 octobre 2019 : https://www.youtube.com/watch?v=8Lhl6zE30z4, consulté le 14 novembre 2019

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