Un été de gâchis à l’EPFL

ou comment, en plein coeur de l’EPFL, une aide précieuse a été jetée à la benne.


EPFL, début août. À l’heure où le campus tourne au ralenti sous la chaleur estivale, je m’apprête à commencer cinq semaines d’un emploi étudiant qui me permettra de financer une partie de mon projet de Master à l’étranger. C’est le Domaine Immobilier et Infrastructures (DII) de l’EPFL qui m’emploie, comme quatre autres de mes nouveaux collègues étudiants eux aussi. Nous rejoignons de bon matin les hommes en bleu, réunis derrière les bâches qui entourent l’entrepôt provisoire érigé en plein cœur de l’EPFL sous le parking de la coupole. Sur le papier, les travaux à accomplir sont simples : « contrôle et remise en état du mobilier, montage et démontage de tables ou encore mise en place du mobilier selon les plans. » Le moral des nouvelles recrues est au beau fixe et nous rejoignons les équipes déjà sur place depuis plusieurs semaines afin de les épauler.

Très vite, nous réalisons que les tâches que nous allons devoir effectuer seront majoritairement regroupées en deux catégories principales : nettoyer et casser. Si ces deux activités mériteraient légitimement un développement conséquent, c’est bien la deuxième qui m’invite tristement à écrire ces quelques lignes. L’EPFL a en effet détruit à travers nous et à l’abri des regards, plusieurs centaines d’éléments de mobiliers et d’électronique encore parfaitement utilisables. Cette aberration estivale n’est pas nouvelle et les habitués le confirment : c’est bien chaque été depuis de nombreuses années qu’a lieu ce gâchis. Le dégoût et la honte ressentis durant ces cinq semaines ont eu besoin d’être digérés afin d’éviter une réaction à chaud où les sentiments prennent le pas sur la raison. Mais revenons à nos deux missions — nettoyer, et casser.

Nettoyer,

            plus de cinq mille chaises, plus de deux mille tables, parfois une fois, deux fois, voire trois. Le cadre de vie offert par l’EPFL a un prix : celui du travail réalisé quotidiennement et courageusement par les agents de nettoyage ISS et les employés de l’EPFL au long de l’été. Chaque chaise est scrupuleusement nettoyée, ses moindres recoins épiés pour y déceler la moindre tâche de crasse. Notre travail était vérifié, à l’œil nu souvent, à la lampe torche parfois, chaque chaise considérée “sale” devant être nettoyée de nouveau. Une fois les salles propres, les tables et les chaises doivent être alignées conformément au plan. Alignées au millimètres près, le travail étant contrôlé avec un mètre souvent, avec un laser pointeur parfois. Cet ensemble de tâches, bien que très souvent le reflet d’un excès de zèle suscitant l’incompréhension du groupe, a été réalisé dans la bonne humeur souvent empreinte d’une pointe de cynisme. Le gâchis de temps qui lui est associé est immense : nous avons recommencé à aligner des salles entières dérangées dans la nuit, nous avons nettoyé des centaines de chaises sans pouvoir dire quelles étaient les propres et quelles étaient les sales, à quoi bon ? Là où le gâchis blesse et choque, c’est lorsqu’il n’est plus rattaché à un acte positif et ce fut le cas pour la deuxième mission : la casse.

Plusieurs dizaines de milliers de francs jetés à la poubelle

Casser,

            ou devrais-je plutôt dire démonter selon le lexique du DII. Chaque été, l’EPFL renouvelle une partie de son mobilier jugé hors d’usage ou nécessitant réparation. Les meubles concernés sont redirigés vers le centre de “tri” estival, l’entrepôt provisoire situé au niveau du parking de la coupole. Cet été, la quasi intégralité des tables de dessin des studios d’architecture ont été renouvelés. Nous parlons là de centaines de tables inclinables, toutes accompagnées par leur meuble de rangement. Ces tables sont pour la très grande majorité tout à fait fonctionnelles et valent encore quelques centaines de francs pièce. La surprise et l’incompréhension sont immenses lorsque l’on nous demande de démonter quelques unes de ces tables pour les jeter dans les deux grandes bennes à ordures qui délimitent l’entrepôt. Comment est-il possible de jeter cela ? Pourquoi ? “Ce sont les ordres” nous répond-on, “l’EPFL n’a pas le droit de vendre ou de donner son matériel, c’est propriété de la Confédération.”. Ce discours insensé nous choque, mais la benne est déjà à moitié pleine, et la liste de choses à faire dans la journée est grande. Nous commençons à démonter et jeter ces quelques tables la mort dans l’âme. Notre équipe est composée d’étudiants, tous travaillant l’été pour ne manquer de rien pendant l’année et espérer une indépendance financière rapide. Comment imaginer jeter de l’argent et surtout des meubles potentiellement utiles à d’autres que nous ? Les regards sont tous d’accord mais l’impuissance nous enrage. Les habitués hochent la tête et savent que ça n’est que le début. Tout au long de ces cinq semaines, pas moins de 150 tables à dessin, leur corps de bureau, une trentaine de tables, des centaines de chaises de bureau, des canapés, un ventilateurs, un lecteur DVD, des meubles à glissière fraîchement arrivés dans le nouveau bâtiment BI, etc… ont été purement et simplement jetés alors qu’il aurait pu et dû être autrement


Nous, étudiants, avons été en première ligne de ce véritable gâchis. À quelques mètre du centre de tri, alors que les concierges déballaient les nouveau EcoPoints juste de l’autre côté de la bâche blanche, nous cassions à coups de masse des centaines de meubles. Très vite, j’ai commencé à prendre des photos de ce que nous cassions, à compter les palettes englouties par les deux bennes avec l’espoir de pouvoir décrire l’envers du décor une fois le rideau levé. J’espérais secrètement que les ordres de casse ne venaient pas de l’EPFL mais plutôt d’une solution de facilité par l’entreprise sous-traitante. A l’heure du bilan, rendez-vous avec notre responsable hiérarchique mandaté par l’EPFL, nous avons tous sans exception dénoncé sans appel les pratiques de casse constatées pendant ces cinq semaines. Notre interlocuteur du DII a malheureusement confirmé que “l’EPFL a tenté il y a quelques années de donner le mobilier mais sans succès, l’option actuelle est donc la seule viable économiquement”. Cette réponse, plutôt bottée en touche n’est tout simplement pas digne des ambitions de l’EPFL et du comportement responsable et durable qu’elle prône depuis de nombreuses années maintenant.

Pendant que nous remplissions les bennes, l’EPFL faisait la promotion de l’excellent projet de mobilier recyclé à base de palettes. Pendant que nous remplissions les bennes, l’EPFL présentait ses porte ouvertes comme un événement responsable, porté à bout de bras par Durabilité EPFL. Pendant que nous remplissions les bennes, des centaines d’étudiants étaient à la recherche d’un nouveau bureau à Ikéa, d’une chaise confortable ou encore d’un petit meuble pour travailler dans de bonnes conditions.  Pendant que nous remplissions les bennes, de nombreux projets étudiants responsables, eux, sont à la recherche de financement et d’infrastructures pour se développer et servir la communauté toute entière. Ce gâchis, s’il ne représente qu’une goutte d’eau financière dans le volume que brasse l’EPFL chaque année, n’en est pas moins le reflet d’un manque d’adéquation entre les paroles et les actes. En cela, il n’est aussi qu’une goute d’eau dans les progrès que l’EPFL se doit encore d’établir afin d’atteindre ses ambitions durables

Vers une cohérence de l’EPFL en matière de durabilité

Les justifications du DII sont d’ordre financières : il ne serait pas rentable, voire légal, de donner une seconde vie à ces meubles. Comment imaginer qu’un contribuable Suisse préfère voir une partie de ses impôts partir à la benne plutôt que servir un nouvel étudiant de l’EPFL ? Le filtre financier est bien souvent celui de la facilité pour une entreprise comme l’EPFL, mais qu’en est-il de son rôle d’exemple ? Le problème n’est pas de renouveler mais bien ici de détruire. Pourquoi ne pas mettre en place une mise à disposition de ces meubles sous présentation de la carte Camipro avec ou sans quota ou une simple mise à disposition pour les associations dans le besoin? Employer un étudiant à temps partiel pour gérer cette mission plutôt que pour casser cette matière première semble tout de même plus sage. Ce semestre, l’EPFL compte 247 étudiants en première année d’architecture, 108 en génie civil et plus de 10 000 étudiants au total. Pourquoi ne pas offrir aux élèves qui en ont besoin et le souhaitent, un mobilier bon marché voire gratuit ? Quand bien même personne ne voudrait de ce mobilier à l’EPFL, il existe dans un rayon proche de l’EPFL bon nombre de magasins susceptibles de faire profiter de ces biens aux personnes dans le besoin, Gloryland ou encore le Point Bleu pour ne citer qu’eux. Les initiatives étudiantes en faveur de la durabilité se multiplient et l’EPFL peine à enclencher le mouvement de soutien qu’elles méritent. Il est temps que les différentes vice-présidences de l’EPFL s’accordent derrière la direction durable que l’école se doit de tenir.

Il est certain que ce massacre estival n’est pas un cas isolé et que le chemin est encore long. J’espère sincèrement que personne n’aura plus la mort dans l’âme dans la grisaille de cet entrepôt et que des changements positifs suivront. J’ai confiance en cette école et en la force de ses étudiant.e.s et de ses dirigeant.e.s pour faire d’elle un modèle d’efforts vers la durabilité.

J’écris ces mots un mois après avoir terminé ma mission avec le DII, deux après avoir cassé la première table. Si les souvenirs rageurs sont encore là, ces lignes n’engagent que moi.

Jeremy

1 Commentaire

Ajoutez les vôtres
  1. 1
    Sarah Michel

    Salut,
    Merci pour ce post, j’ai été très surprise et déçue d’apprendre ce gâchis de mobilier au sein de l’EPFL. J’aurais voulu savoir si le sujet allait être abordé ce soir (10/10/19) lors de la conférence « Dialogue climatique: Quel rôle l’EPFL est-elle appelée à jouer face à l’urgence climatique?  » ?
    Merci d’avance pour votre réponse.

    Sarah

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *