Homo homini lupus

« L’Homme est un loup pour l’Homme », voilà un mythe qui a la peau dure, et pour cause : de prime abord, il semble raisonnable ; en effet, loin de dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, il reconnaît que des problèmes existent, que la cohabitation peut être difficile ; de plus, il semble correspondre aux observations que l’on peut faire sur notre société, qui veulent que la compétition règne à tous les niveaux, que ce soit entre individus, entreprises ou États. Alors voilà, on a compris, tout cela est dû au fait que l’être humain, méchant et égoïste, ne suit que son intérêt particulier, au détriment des autres ; cela fait partie de sa nature, c’est bien dommage mais l’on n’y peut rien changer… Ainsi, le piège tendu par cette maxime se referme et condamne sa victime au fatalisme.

C’est cela qui est dangereux avec cette phrase : elle est destinée à égarer celles et ceux qui aimeraient comprendre l’origine des nombreux problèmes auxquels nous pouvons faire face ; d’un côté, en exagérant l’importance de la compétition, elle cherche à nier l’existence d’un intérêt commun, elle éloigne l’humain de l’humain, et il ne reste alors que des individus séparés les uns des autres ; de l’autre, elle permet de diluer la responsabilité des divers maux dans « la nature humaine », et chacun·e serait donc un peu coupable.

Alors quel rapport avec les thématiques écologiques ? À mon sens, il est double : d’abord, « homo homini lupus » est parfois étendu à l’environnement, dans des affirmations telles que « l’être humain pollue », « l’être humain détruit les écosystèmes », etc ; en bref : « l’Homme est un loup pour la nature ». Bien entendu, c’est l’activité humaine qui est à l’origine des crises écologiques, mais tout le monde n’a pas la même part de responsabilité : peut-on vraiment penser que le PDG d’un géant du pétrole ou le président des États-Unis ont le même impact qu’une personne lambda ? La responsabilité n’est pas diluée uniformément parmi la population, il y a un gradient de concentration très marqué entre le sommet et le bas de la hiérarchie ; le problème n’est pas tant l’espèce humaine que l’organisation qu’elle suit majoritairement, qui place énormément de pouvoir dans les mains d’un groupe restreint et lui permet ainsi de faire passer son intérêt particulier avant l’intérêt général. Ainsi, dire « l’être humain détruit l’environnement », et non « le capitalisme détruit l’environnement », fait oublier l’asymétrie démesurée décrite précédemment et condamne de ce fait à prendre des mesures à l’échelle individuelle, qui seront au mieux inefficaces, au pire contre-productives.

L’autre lien de « homo homini lupus » avec les questions environnementales concerne ensuite la problématique de l’effondrement : quelle organisation face aux problèmes colossaux générés par ce dernier ? Dans ce contexte, concevoir les êtres humains comme des ennemis naturels est, comme le dit Pablo Servigne dans son livre « L’Entraide : l’autre loi de la jungle », une dangereuse prophétie autoréalisatrice : si, à la manière de certains survivalistes, chacun·e s’arme en vue de l’affrontement de tou·te·s contre tou·te·s pour les ressources, alors forcément un tel affrontement aura lieu ; c’est pourquoi il est primordial de sortir de cet état d’esprit au plus vite, afin d’éviter bon nombre de violences et de souffrances. Une société fondée sur l’entraide et l’égalité résistera probablement mieux aux divers chocs et fera preuve de résilience, puisque les liens qui unissent les personnes qui la constituent seront solides et durables ; en revanche, dans un tel contexte, une société s’appuyant sur la compétition sera vouée au chaos, par l’entredéchirement de ses membres.

« Homo homini lupus » constitue donc un double frein, à la fois dans la compréhension des crises actuelles et dans l’organisation face aux conséquences que celles-ci ont et auront sur notre espèce ; voir dans l’être humain une créature uniquement mue par son intérêt particulier, c’est le condamner en ne prenant pas les mesures nécessaires, réduisant le problème à la responsabilité individuelle de chacun·e, et en préparant le terrain à un affrontement généralisé. Pour éviter ces situations désastreuses, il faut imprimer à grande échelle un changement de point de vue, par des organisations et actions collectives fondées sur le respect, l’égalité, l’entraide et la camaraderie. Par bonheur, de telles initiatives existent déjà autour de nous, à des échelles diverses : tout l’enjeu reste alors de leur faire prendre de l’ampleur.

Benjamin Rey

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