Confusion flexitarienne

Je n’ai jamais eu beaucoup d’affection pour le terme « flexitarien », même à l’époque (pas si lointaine) où j’aurais pu me considérer comme tel ; il me semblait assez superflu et vague, au point que de nombreuses situations différentes pourraient y être rassemblées. Il me faut cependant d’ores et déjà préciser le fond ma pensée : je ne critique en aucun cas la démarche « flexitarienne » sincère de bon nombre d’individus, puisqu’elle va dans la bonne direction en remettant en question les habitudes alimentaires, et qu’elle est bien souvent le début d’un cheminement plus long ; en revanche, ce que je remets en question ici est l’utilisation d’un mot pas forcément apte à apporter quelque chose d’intéressant à la manière que nous avons de décrire la réalité.

Mes états d’âme ne constitueront cependant pas le sujet principal de cet article (qui serait dans un tel cas des plus ennuyeux), mais ont simplement servi d’introduction ; il sera ici question de la récupération récente du mot « flexitarien » par l’industrie de la viande ; en effet, plusieurs témoignages, dont une très bonne BD de l’autrice Rosa B. (Insolente Veggie), font état d’un « stand flexitarien » à l’édition 2019 du salon de l’agriculture français [1] ; la dessinatrice décrit très bien ce qui a pu y être vu et entendu, aussi cela ne sera pas non plus le sujet de cet article ; je vous propose plutôt d’aiguiser notre esprit critique sur quelques merveilles trouvées sur le site du groupe derrière le « stand flexitarien », j’ai nommé « Naturellement Flexitarien » [2].

Une première alarme s’allume à la simple lecture du nom « Naturellement Flexitarien » ; cela ressemble assez fortement au sophisme de l’appel à la nature : être « flexitarien » serait naturel, inné chez l’être humain et donc forcément bon ; cela impliquerait aussi que les autres régimes alimentaires (on devine : surtout végétariens et végétaliens) seraient contraires à notre nature (mais qu’est-ce même que la « nature humaine », celle-ci existe-t-elle ?) et donc forcément mauvais ou incomplets pour nous. La page d’accueil du site brode d’ailleurs assez bien sur ce sophisme : « ne se priver de rien » et « l’équilibre » semblent surtout insister sur une prétendue nécessité de consommer de la viande ; puis vient alors la tant attendue mention du « bon sens ». Aaah le « bon sens », mais bien évidemment ! Si c’est « simplement du bon sens », alors tout va pour le mieux. C’est drôle parce que jamais personne ne prétend que ses idées sont contraires au « bon sens » ; puisque deux positions adverses peuvent difficilement être toutes deux vraies en même temps, se pourrait-il donc qu’il y ait des « bons sens » moins bons que d’autres ?

La page d’accueil fait fort, mais ne nous laissons pas intimider et progressons. Dans la rubrique « À la une » se trouve une page nommée « Manger de tout : oui, mais combien ? » ; je vous épargne de faux espoirs, il n’y est nullement question de la quantité de légumes, légumineuses, oléagineuses ou céréales à consommer : il est juste fait mention qu’il faut manger des légumes et des féculents, et aucune information sur les proportions ou qualités nutritionnelles des produits végétaux n’est présentée. À vrai dire, il n’y a pas non plus beaucoup d’informations quantitatives sur la viande, si ce n’est la recommandation de limiter la consommation à 500 g de viande rouge par semaine pour réduire les risques de cancer ; en consultant une des sources citées, un document du World Cancer Research Fund de 2018 [3], on peut constater que les véritables chiffres parlent d’une limite de 350 à 500 g : comme il est pratique d’avoir choisi la valeur la plus élevée ! N’ayant pas eu accès à la source numéro 2 de cette page (elle est payante et livrée sous forme de clé USB), je ne peux pas dire à quel point le chiffre qui dit que 80 % des français consomment moins que la limite évolue si on prend en compte 350 au lieu de 500 g par semaine ; cela est bien dommage, car ces 80 % sont utilisés pour dire que, finalement, la majeure partie des gens n’a pas besoin de changer ses habitudes alimentaires vis-à-vis de la viande ! L’article se termine enfin sur le fait que la triade viande-légumes-féculents doit être présente à chaque repas et, plus particulièrement, que les produits animaux sont une composante nécessaire de tout plat principal ; en gros, si l’on ne prend pas en compte le déjeuner, on est flexitariens du moment que l’on mange de la viande moins de 14 fois par semaine…

On veut nous donner l’impression que tout est sous contrôle.

Le volet « santé » du site ayant été exploré, intéressons-nous maintenant au volet « environnement » ; celui-ci est abordé par un article de « fact-checking » (c’est très à la mode en ce moment) intitulé « Le CO2 est-il (vraiment) dans le pré ? » ; petite boutade de la part des personnes ayant réalisé l’infographie, les « faux » ou « vrais » sont remplacés par « salades » et « pas salades ». Cette page réalise un habile tour de passe-passe : parler d’entrée de jeu des compensations et réductions d’émissions de gaz à effet de serre dues à l’élevage sans indiquer ni la quantité de ces dernières, ni la proportion qu’elles représentent par rapport aux émissions totales* ; la grandeur du problème n’est ainsi pas mentionnée, et l’on veut nous donner l’impression que tout est sous contrôle. Ce qui est aussi passé sous silence est que ces émissions pourraient tout bonnement être évitées si l’on cessait de consommer des produits animaux ; mais évidemment, comme il est « naturel » pour l’humain de manger de la viande (comme vu précédemment), il ne sert à rien de mentionner cette alternative !

Le site possède encore de nombreuses rubriques, et il serait trop long de les parcourir en détail : le mieux reste de découvrir par soi-même ce qui n’a pas été abordé ici, c’est assez distrayant ; mentionnons tout de même que, fidèles au volet « santé » du site, les différentes recettes proposées contiennent toutes de la viande : ainsi, pas moyen de distinguer une recette de « flexitarien » d’une recette d’omnivore…

Finalement, on comprend sans surprise que ce site a plus pour but de faire l’apologie de l’élevage et de la consommation de viande plutôt que de poser réellement des questions sur nos régimes alimentaires ; le status quo, agrémenté de quelques mesurettes, y est prôné, alors que des changements en profondeur seraient nécessaires ; la confusion du mot « flexitarien » y est exploitée pour que celui-ci finisse par passer pour un synonyme d’ « omnivore ». Tout ceci se fait au détriment de la santé humaine, de l’environnement et des principaux intéressés que sont les animaux ; je n’ai pas encore parlé d’eux ici, aussi est-il juste de leur accorder les dernières phrases de cet article. Comme toujours avec l’industrie de la viande, le bien-être animal est décrit sur ce site comme la « clé de voûte de la démarche » (rien que ça !) ; les images montrées sont celles de vaches gambadant dans les prés, et non de l’horreur des abattoirs ; on parle d’ailleurs plus loin d’animaux « bien abattus » : sinistre oxymore ! Quelle bonté que d’ôter la vie de façon « respectueuse » à des êtres sensibles ! Peut-on vraiment penser qu’il existe une bonne façon de donner la mort ?

Benjamin Rey

 

* pour la France, l’élevage contribue à hauteur de 18% aux émissions de GES [4]

 

Références :

[1] http://www.insolente-veggie.com

[2] https://www.naturellement-flexitariens.fr

[3] https://www.wcrf.org/sites/default/files/Cancer-Prevention-Recommendations-2018.pdf

[4]http://www.ara.inra.fr/Le-centre-Les-recherches/Elevage-a-l-herbe/Elevage-gaz-a-effet-de-serre-et-stockage-de-carbone/(key)/3

 

1 Commentaire

Ajoutez les vôtres
  1. 1
    Vollichard Philippe

    On pourrait encore remarquer que ce site est édité par INTERBEV, interprofession du bétail et de la viande, ce qui précise l’orientation des commanditaires.
    Merci pour les bonnes infos, qui nous rappelle de rester attentifs à la sémantique et d’utiliser les bons chiffres et les bons mots pour le débat.

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