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Frontières académiques: entre liberté et contrôle du savoir

En octobre 2024, le couperet tombe : l’EPFL et l’ETHZ annon-
cent un nouveau protocole de « contrôle de sécurité » destiné
à filtrer certains profils d’étudiant·e·s étranger·ère·s. Selon
l’ETHZ, ces mesures ciblent les candidat·e·s issu·e·s de pays
soumis à un embargo ou à des sanctions imposées par les
États-Unis, le Royaume-Uni, l’Union européenne ou la Su-
isse, ainsi que ceux classés « à haut risque en matière de
prolifération »1, notamment la Chine, la Russie, le Pakistan
et l’Iran2. À partir du master3, ces étudiant·e·s font l’objet
d’un contrôle supplémentaire, fondé sur des critères tels que
leur formation antérieure dans des institutions jugées « à risque
pour la sécurité » ou encore l’origine de leur financement, po-
tentiellement « inappropriée » ou « douteuse ». Des critères
délibérément vagues et discrétionnaires, qui confèrent aux EPF
une large latitude d’exclusion [1-3]. Ce protocole s’inscrit dans
une tendance internationale de « sécurisation du savoir » : un
processus par lequel la connaissance cesse d’être un bien à
démocratiser et devient au contraire une ressource à surveiller,
voire une menace à contenir. Derrière son apparente prudence
bureaucratique, cette politique, présentée comme une mesure de
prévention liée au « double usage civil et militaire » [1], révèle
une hiérarchisation géopolitique du savoir. Sous couvert de
neutralité, les EPF participent ainsi à un contrôle épistémique,
verrouillant la circulation des connaissances et consolidant,
au profit de l’Occident, les asymétries de pouvoir qu’elles
prétendent pourtant dépasser.

Légitimation de la menace

Ce dispositif d’exclusion s’ancre plus largement dans une
logique de « sécurisation »4. Plutôt que de concevoir la menace
comme donnée objective, cette approche met en lumière le rôle
performatif du discours politique : ce sont les mots qui font
exister la menace ; les discours ne se bornent pas à décrire un
danger, ils le produisent [6]. Le mémo de l’ETHZ révélant le
protocole illustre précisément cette dynamique. D’un côté, il
proclame l’ouverture internationale de l’institution, affirmant
que « des personnes venues du monde entier [sont] essentielles
à la réussite de l’université » [1]. De l’autre, il présente cer-
tain·e·s candidat·e·s, principalement en raison de leur nationalité,
comme constituant un risque sécuritaire, du fait du possible
détournement d’applications civiles à des fins militaires. Cette
tension est au cœur même du processus de sécurisation : un
discours qui invoque l’universalité de la liberté académique tout
en la restreignant par l’instauration de frontières administratives
invisibles. En théorie, la sélection repose également sur d’autres
critères dits objectifs, tels que le parcours académique ou la
provenance du financement. En pratique, le processus demeure
opaque et conduit fréquemment au rejet des ressortissant·e·s
issu·e·s des pays visés. Deux récentes affaires de transferts
technologiques vers l’Iran et la Chine contribuent à renforcer
ce récit d’une menace imminente, légitimant ainsi le recours à
l’exclusion [7, 8].
Cependant, cette logique révèle rapidement ses angles morts,
ainsi que son caractère profondément idéologique. Alors que
les ressortissant·e·s iranien·ne·s et chinois·e·s sont écarté·e·s au
nom d’un risque d’usage militaire hypothétique, d’autres États –
tels qu’Israël, engagé dans un conflit armé au moment de la mise
en œuvre du protocole et lié à des transferts de technologies à
double usage avec l’EPFL – ne font l’objet d’aucune mesure
comparable. Paradoxalement, la menace invoquée à l’encontre
des un·e·s repose sur des discours, tandis qu’elle s’appuie, dans
le cas israélien, sur des faits avérés [9].
Cette asymétrie met en évidence la dimension géopolitique
de la construction du risque : la « menace » n’est pas un diag-
nostic neutre, mais une production discursive alignée sur le
consensus sécuritaire occidental. Ainsi, la sécurisation ne vise
pas tant à prévenir la prolifération d’armes qu’à reproduire un
ordre international hiérarchisé, où la domination technologique
et militaire de l’Occident se perpétue sous couvert de neutralité
scientifique.

Douane académique et frontières internes

Ce qui rend le cas de l’ETHZ et de l’EPFL singulier, c’est
que l’acteur de la sécurisation n’est pas l’État, mais des institu-
tions académiques publiques. Comme le souligne Balzacq, les
logiques sécuritaires ne s’expriment pas uniquement dans les
discours politiques, mais aussi dans les pratiques administra-
tives les plus ordinaires [10]. En classant les candidat·e·s selon
leur nationalité et en invoquant le « risque de double usage »,
les EPF traduisent un imaginaire sécuritaire dans le langage
standardisé de la procédure.
La menace n’est plus proclamée, elle est administrée. Leur autonomie institutionnelle, conjuguée à l’absence de garde-fous démocratiques, leur permet de déployer des politiques d’exclusion sous couvert de neutralité technique. Elles participent ainsi à la technocratisation du contrôle des frontières : celles-ci ne se discutent plus, elles se gèrent [11, 12].
Ce protocole introduit une frontière nouvelle, à la fois bureaucratique et invisible, située à l’intérieur même du territoire et hiérarchisant l’accès au savoir selon la nationalité. Dans ce processus opaque, les candidat·e·s filtré·e·s voient leur accès restreint, tandis que les institutions affichent une neutralité simulée, masquant une discrimination officieuse. Les détenteur·rice·s d’une double citoyenneté, même résidant légalement
en Suisse, peuvent ainsi être exclu·e·s pour un simple lien
administratif avec un pays jugé « à risque » [1, 3]. À terme,
dans un contexte où les diplômé·e·s des EPF figurent parmi les
plus hauts revenus du pays, cette exclusion contribue à creuser
durablement les inégalités.

Discrimination épistémique

Le filtrage sécuritaire mis en place par les EPF ne constitue
pas seulement une frontière administrative, il agit aussi comme
un instrument d’exclusion symbolique et matérielle. Derrière
son langage technocratique, il réactive des mécanismes anciens
de xénophobie et de racialisation, où l’étranger·ère non oc-
cidental·e devient suspect·e par défaut. Dans ce cas précis,
les étudiant·e·s iranien·ne·s, chinois·e·s ou pakistanais·e·s sont
évalué·e·s non seulement comme des « risques sécuritaires »,
mais aussi comme indigne·s de confiance en raison de leur
nationalité.
Ce glissement du « dangereux individu » vers la « population
dangereuse », analysé par Bigo, traduit le passage de la suspi-
cion fondée sur l’action à celle fondée sur l’identité [13]. Cette
logique rappelle la rhétorique du «Red Scare» de la guerre froide,
lorsque des nationalités entières devenaient les symboles d’un
risque idéologique. Comme l’ont montré Basham et Vaughan-
Williams, les régimes frontaliers libéraux évitent le racisme
explicite tout en reproduisant des hiérarchies racialisées sous
couvert de procédures prétendument objectives [14]. Ainsi,
le mémo de l’ETHZ n’évoque jamais la race ni l’idéologie,
mais cible de fait un groupe d’étudiant·e·s majoritairement
non occidental·e·s et non blanc·he·s. Ce faisant, cette mesure
ne traduit pas seulement un biais administratif, mais s’inscrit
dans un ordre mondial plus large de production systémique des
inégalités.
Au-delà de la discrimination, ces pratiques renforcent des
rapports de pouvoir néocoloniaux : en verrouillant l’accès à des
savoirs techniques à haute valeur ajoutée, les EPF maintiennent
le contrôle occidental sur la production et la circulation des
connaissances stratégiques, tout en écartant les pays marginal-
isés. La frontière du XXIe siècle n’est ainsi plus seulement
géographique, elle est aussi épistémique.

Les murs académiques du savoir

Sous couvert d’innovation et de rationalité administrative, les universités risquent de devenir les nouvelles gardiennes d’un monde où l’accès au savoir dépend de la couleur du passeport. Si elles entendent demeurer des espaces d’ouverture et de pensée critique, ces frontières institutionnalisées doivent être examinées, contestées et réinventées.
Contactée, Mediacom a confirmé le caractère géopolitique de la mesure, présentée comme une réponse aux tensions internationales croissantes. L’EPFL choisit de se dédouaner de toute responsabilité quant à la sélection des pays concernés, renvoyant aux listes établies par les autorités suisses et internationales. En mettant en place cette mesure, Mediacom confirme que l’institution cherche avant tout à éviter de potentielles répercussions diplomatiques, démontrant un certain excès de zèle. Les données communiquées révèlent un taux de refus particulièrement élevé parmi les candidatures contrôlées (53\% au niveau master et 65\% au niveau doctorat), celles-ci concernant probablement les candidat·e·s des pays visés.

  1. Dans ce cas, l’ETHZ définit la prolifération comme la « prévention de la poursuite indésirable de la fabrication d’armements et d’armes de destruction
    massive ». ↩︎
  2. Pays concernés : Afghanistan, Biélorussie, Cambodge, Chine, Corée du Nord, Cuba, Haïti, Iran, Irak, Liban, Libye, Myanmar, Pakistan, République
    centrafricaine, République démocratique du Congo, Russie, Somalie, Soudan du Sud, Soudan, Syrie, Venezuela, Yémen, Zimbabwe [1]. ↩︎
  3. C’est à partir de ce niveau que les étudiant·e·s s’impliquent dans des travaux de recherche appliquée susceptibles de concerner des technologies dites
    sensibles. De plus, le cycle bachelor, dispensé principalement en français et composé en majorité de francophones, échapperait en grande partie à cette politique. ↩︎
  4. Élaborée dans le contexte de la guerre froide, la théorie de la sécurisation vise à comprendre comment certains enjeux en viennent à être perçus comme des
    menaces existentielles, justifiant dès lors des mesures exceptionnelles [5]. ↩︎

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