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Analyse Interview Société

Sous les pavés la Terre : vers une écologie plus sociale et plus locale ?

Dossier : La dimension sociale de la durabilité
Perspectives d’étudiant·e·s du CDH-EPFL
Partie 8/11

Editorial : comment saisir la dimension sociale de la durabilité ?

Marta Roca i Escoda et Lucile Quéré (CDH-EPFL)

Au printemps 2021, a débuté un nouveau cours en Bachelor offert par le Collège des Humanités de l’EPFL intitulé “La dimension sociale de la durabilité”. Dans un campus où le mot d’ordre « durabilité » est omniprésent, il était question d’outiller les étudiant·e·s en leur présentant les perspectives critiques offertes par les sciences humaines, et de leur permettre ainsi de comprendre les contours de la « durabilité » pour en analyser les diverses formes et en saisir les conséquences sociales et politiques. Pour cela, nous avons adopté une approche critique revenant sur les différents discours des acteur·ice·s qui se réclament de la « durabilité » et en font la promotion.

Économie verte, énergie renouvelable, alimentation bio, préservation de la biodiversité, changement des comportements de mobilité, croissance soutenable, décroissance, transition écologique, Green New Deal, green washing, et cetera… La diversité de ces thèmes montre que l’idée de durabilité prend bien des visages et se déploie selon une variété de méthodes et d’approches, plus ou moins critiques et radicales, qui questionnent et mettent à l’épreuve conjointement l’économie et l’environnement.

Nous avons alors suivi les différentes déclinaisons de la durabilité. Quelles en sont les assises théoriques ? Quels projets économiques et de société se logent dans les différentes approches de la durabilité ? Quelles sont leurs implications politiques ? Quels sont les modes d’action privilégiés par ces différentes approches ? Quels sont les nouveaux modes de vie durable et dans quelle mesure parviennent-ils à s’inscrire dans le monde ?

Pour ce faire, nous avons porté le regard sur différents univers : ce sont tant les sphères économique, étatique, militante et citoyenne qui ont fait l’objet de nos investigations. En complément des enseignements ex-cathedra et des présentations d’acteurs et d’actrices appartenant à chacun de ces univers, nous avons eu comme projet de monter un dossier collectif pour le numéro spécial d’un magazine écologiste. Les étudiant·e·s ont été particulièrement motivé·e·s par ce projet et se sont mis·e·s à la tâche avec brio et efficacité.

Le projet consistait à faire travailler les étudiant·e·s sur un thème en lien avec la dimension sociale de la durabilité. Pour ce faire, ils et elles avaient le choix du format de leur contribution pour ledit dossier. Ils devaient aussi s’initier à un style plutôt journalistique tout en se conformant aux exigences académiques d’une enquête en sciences sociales. La diversité des formats et des thématiques qu’ils et elles ont choisies témoigne de la richesse de leur travail : d’un entretien avec une militante écoféministe à un reportage sur une action locale d’agriculture en passant par un article historique, une prise de position critique sur les discours médiatiques de la durabilité, une bande dessinée et des recettes de cuisine, ou encore une cartographie des actions durables ayant une visée pratique pour les lectrices et lecteurs. Le dossier qu’ils et elles ont élaboré est particulièrement foisonnant. Le tout est couronné par une image réalisée par deux étudiants qui fait fonction de couverture du dossier.

Notre projet a été accueilli avec enthousiasme par les membres de l’équipe de rédaction du Canard Huppé. Nous tenons à remercier cette équipe, et en particulier Esma Boudemagh, dont l’implication sans faille a rendu possible cette publication. C’est maintenant à la lectrice et au lecteur d’en juger sa valeur.


Sous les pavés la Terre
Vers une agriculture plus sociale et plus locale ?

Lauriane Proserpi, Samuel Perier et Elfie Roy

Des fermes urbaines ? Des légumes qui remplacent les parterres de fleurs ? Des jardins partagés ? Des toits comestibles ? De nouveaux systèmes technologiques pour nourrir la planète ? Des ruches et des poulaillers dans les centres-villes ? Partout dans le monde, des initiatives émergent.

Dans un monde de plus en plus urbanisé et devant faire face aux pénuries alimentaires, l’agriculture urbaine s’impose comme l’une des solutions principales. En exploitant cours intérieures, toits, espaces abandonnés ou espaces publics, en créant des potagers et des vergers communautaires partout où cela est possible, l’agriculture en ville rencontre un succès grandissant. L’Organisation des Nations Unies (ONU) et l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) préconisent l’agriculture urbaine pour répondre aux besoins alimentaires des zones urbanisées, notamment dans les villes des pays pauvres. L’agriculture urbaine est une façon responsable de jardiner, mais aussi de faire diminuer les émissions de CO2. Par ailleurs, les fermes urbaines peuvent générer des emplois, depuis la production jusqu’à la vente et à la distribution. Enfin, l’agriculture au cœur des villes répond à une demande croissante des citadins de (re-)tisser des liens avec la nature. « Toutes les expériences de jardins productifs urbains ne répondent pas à la même dynamique, cela peut aller du simple loisir à une réelle activité commerciale en passant par un projet visant à restaurer du lien social », ont ainsi indiqué au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) français la sociologue Laurence Granchamp et la géographe Sandrine Glatron.

Les produits de l’agriculture urbaine sont tout aussi variés que ceux de l’agriculture rurale. L’agriculture urbaine est le plus souvent concentrée sur des produits qui n’exigent pas de surfaces arables importantes, qui sont capables de survivre avec peu d’intrants (énergie, engrais, matériel) et qui sont souvent périssables. On peut donc observer la culture de fruits et de légumes, de manioc, de maïs et de haricots, mais aussi de la pisciculture, du petit bétail (moutons, chèvres, porcs)… On retrouve également dans la production des villes des baies, des noix, des herbes aromatiques et des épices.

A l’image de la diversité de leurs produits, les agriculteurs urbains appartiennent à des groupes extrêmement variés, selon les régions et les conditions économiques. La plupart d’entre eux sont des citadins de longue date, appartenant à des catégories plutôt défavorisées, et sont souvent des femmes. En dépit des difficultés de quantification, l’agriculture urbaine, si l’on exploite son potentiel, peut, selon un rapport de 1987 de la Commission Brundtland, atténuer deux des problèmes les plus ardus à l’échelle mondiale : la pauvreté et le gaspillage.

Selon la FAO, les jardins potagers peuvent être jusqu’à 15 fois plus productifs que les exploitations des zones rurales, et 800 millions de personnes la pratiquent dans le monde [2]. Dans les pays en voie de développement mais aussi dans les pays développés, l’agriculture urbaine est source supplémentaire de nourriture et de nutriments essentiels, mais aussi créatrice de lien social et source d’activité physique. Selon une étude publiée dans la revue Earth’s Future, entre 367’000 km2 et 641’000 km2 d’espace dans les villes du monde entier pourraient servir à ce type d’agriculture. Cette étude a été menée par des chercheurs et chercheuses des Universités de Pékin, de Berkeley et d’Arizona qui ont utilisé Google Earth pour définir les cultures les plus adaptées aux conditions de chaque pays. Ils ont déterminé que 100 à 180 millions de tonnes de nourriture pourraient ainsi être produites tous les ans sur cette surface. Pour certaines cultures comme les légumes secs et les racines, l’agriculture urbaine pourrait correspondre à 10% des besoins. Au total, elle générerait entre 65 et 122 millions d’euros de revenus et pourrait donc participer à créer de l’emploi [2]. Dans une usine désaffectée de Newark, dans le New Jersey (États-Unis), l’entreprise AeroFarms vient de construire la plus grande ferme urbaine au monde. Et le résultat est là : pour une même surface au sol que dans le cas d’une exploitation traditionnelle (6500 m2), la production est multipliée par dix, sans parler de l’absence d’usage des pesticides et un rendement maximum tout au long de l’année.


Vignes urbaines à Chavannes-près-Renens

Que se passe-t-il dans le canton de Vaud ? La pratique de l’agriculture urbaine est-elle développée ? Quelle place acquiert-elle dans le quotidien des citadins ? Revenons sur le cas prometteur de la ville de Lausanne à travers l’interview d’un membre actif de l’Association des Jardins du Vanil.

La ville de Lausanne est très active dans le domaine de l’agriculture urbaine. Elle joue un rôle de précurseur avec un programme de parcelles dédiées à des potagers et jardins familiaux pour la population habitant à proximité. Ces jardins ont vu le jour en 1996, dans une situation de densification et de pleine croissance de la ville, afin de satisfaire le désir des citadin·e·s de se rapprocher de la nature et de cultiver eux-mêmes une partie de leurs légumes [3]. Les jardins sont principalement situés en périphérie de la ville et il existe un plan directeur des jardins urbains qui a pour but de pérenniser l’activité des jardins familiaux et des potagers en Ville [5]. L’objectif pour le futur est d’accroître la surface de ces jardins d’un tiers. Il y a deux types de structures : d’un côté les jardins familiaux de type associatif et de l’autre côté des plantages ou potagers de taille plus modeste (de 6 à 48 m2) répartis sur 20 sites [5]. Les premiers sont loués à des membres de l’Association lausannoise des jardins familiaux et se situent sur des parcelles communales équipées de cabanons et de l’accès au réseau hydraulique. On compte 549 parcelles cultivables sur une surface d’environ 11 ha, réparties sur dix sites [5].

Les surfaces appartiennent à la ville et sont mises à disposition des citoyens et citoyennes, qui doivent en contrepartie payer une cotisation annuelle ainsi que la consommation d’eau. Les utilisateur·rice·s doivent aussi respecter une charte invitant au respect de certains critères environnementaux, comme la non-utilisation d’insecticides, de fongicides ou d’herbicides.

Stéphane, horticulteur de formation et membre actif de l’Association des Jardins du Vanil, tient en autogestion une parcelle de jardins familiaux dans l’est lausannois. L’Association est formée de 15-20 habitants du quartier du Vanil, tou·te·s bénévoles, d’âge et de milieu différents. Stéphane s’est investi dans l’Association du fait de la proximité des jardins de son lieu d’habitation et du manque de place pour cultiver ses légumes dans un petit appartement en ville. Les jardins urbains lui ont permis d’un côté “d’avoir une petite parcelle où s’amuser et faire des expériences” et de l’autre côté de “rencontrer des gens du quartier”. Les potagers urbains, outre le plaisir de se nourrir avec ce que l’on cultive de ses propres mains, ont donc aussi une fonction sociale d’accroissement et de renforcement des réseaux de sociabilité. Ils permettent aux voisins de “se retrouver pour jardiner ensemble” et de créer une ambiance de quartier très agréable. La solidarité est très présente au sein de l’Association : les membres s’entraident et partagent de manière très spontanée certaines récoltes. Stéphane raconte : “les gens ramassent quand ils en ont besoin”. Des repas entre bénévoles ou autres activités sont aussi organisés, permettant l’échange entre générations.

Nous avons interrogé Stéphane sur sa vision de l’avenir de l’agriculture, : l’agriculture urbaine était-elle à même de pouvoir remplacer l’agriculture intensive ? Selon lui, pour pouvoir revenir à une agriculture plus durable et qui use moins d’intrants, “il va falloir revoir le nombre de personnes que l’on affecte à l’agriculture”. En effet, de nos jours un agriculteur nourrit en moyenne jusqu’à 70 personnes contre moins d’une dizaine de personnes il y a 300 ans [6]. Actuellement, ce sont seulement 3 à 6 % d’agriculteurs qui nourrissent la population en Suisse [7]. “Dans notre société, on ne sait pas ce qu’on mange, qui le produit et pourquoi il produit”. D’après Stéphane, afin de promouvoir un avenir plus juste socialement, il faudrait baisser notre temps de travail, pour que tout le monde puisse se consacrer à cultiver. Il serait également important de mieux valoriser et de rendre plus attractifs les métiers agricoles, lesquels sont actuellement peu rémunérés et continuent de voir le nombre de leurs travailleurs et travailleuses chuter.

À notre échelle, peut-on réunir les conditions pour développer une telle agriculture à Lausanne ? Nous avons demandé à Stéphane si le potentiel de surfaces urbaines était suffisant sur l’arc Lémanique. En Suisse, les surfaces maraîchères équivalent en superficie aux surfaces de jardins potagers des particuliers. La place est là, juste sous nos pieds. Alors que manque-t-il pour mieux faciliter le développement de cette agriculture sociale ? Selon Stéphane, en termes d’architecture et de développement des villes, les projets sont encore beaucoup trop rares à aller dans sens. Dans certains cas, le risque est le développement d’une agriculture présentée comme durable par des entreprises qui récupèrent ce mode de production urbain en cultivant hors-sol sous des lampes UV dans un milieu artificiel et qui contribuent in fine au système agricole inégalitaire actuel. Tandis qu’une culture maraîchère est accessible à tou·te·s et permet la libre transmission des savoir-faire, ces systèmes hors-sols d’agriculture urbaine sont bien souvent accessibles seulement à des entreprises investissant dans du matériel technologique conséquent.

Alors, si l’initiative d’une agriculture plus sociale ne sera pas forcément l’initiative d’entreprises, elle viendra sûrement, selon Stéphane, de collectifs et d’associations agissant à échelle locale, de projets qui fédérés ensemble tisseront un maillage plus équitable sur tout le territoire. Ainsi, l’avenir pourrait bien se dessiner dans cette multitude de “petits fronts” et d’initiatives plutôt que “par un référendum”.

C’est bien en revenant à une échelle plus sociale, en redonnant une place plus importante aux saisons, à la main humaine plutôt qu’à la machine, que l’agriculture urbaine se rapproche de celle de nos grands-parents qui semaient encore à la volée il n’y a pas si longtemps.



LISTE DES ARTICLES DU DOSSIER “DIMENSION SOCIALE DE LA DURABILITE”

0- La dimension sociale de la durabilité : perspectives d’étudiant·e·s du CDH-EPFL – Fresque de couverture
1- L’anthropocène, un concept global – Bande dessinée
2- Pensons-nous durable ? – Article
3- Tour du monde des écoféminismes – Zoom sur six personnalités écoféministes
4- Comprendre les actions concrètes des militant·e·x·s dans les luttes écoféministes – Interview d’une militante écoféministe
5- Le Rouge et le Vert : écosocialisme, justice environnementale et écologie de la classe ouvrière – Article
6- Autogestion, analyse concrète de la mise en place et du fonctionnement au quotidien – Article
7- Portée sociale de l’urbanisme et sa durabilité – Article
8- Sous les pavés, la terre. Vers une agriculture plus sociale et plus locale ? – Article
9- Le petit guide durable, pourquoi et comment adopter les bons gestes ! – Guide pratique

Articles à découvrir prochainement :
10- Un aperçu des initiatives de durabilité sur et autour de l’EPFL – Aperçu
11- Le pinguintologue – Bande dessinée

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