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Masdar, mirage d’une écocité au milieu du désert émirati

Texte écrit dans le cadre de la SHS Enjeux Mondiaux Climat.

Auteur·ices: Reis Nora (AR), Marhic Julia (PH), Etique Juliette (GM), Morales Mateo (GC), Wambergue Marceau (MA)

La constante croissance démographique résulte en une accélération drastique des émissions de gaz à effet de serre et un manque de place en milieu urbain. Cela entraîne la nécessité pour nos villes actuelles de s’adapter afin d’accueillir plus de population, tout en réduisant leur empreinte écologique.

Une réponse à cette problématique fut apportée en 2008 par les Emirats arabes unis avec le projet de Masdar City. Cette ville, encore en construction, met en avant une stratégie zéro-déchet, zéro-émission, le développement d’un réseau de transport 100% électrique, et l’utilisation exclusive d’énergies dites renouvelables. L’écocité qui promettait une empreinte carbone nulle n’est à présent plus un mirage, puisque déjà sortie du désert, tout est pensé pour vivre agréablement et durablement à Masdar.

En effet, les bâtiments ont été conçus pour réduire de 56% l’utilisation d’énergie, à l’aide de films plastiques sur les façades, ou grâce à des couches intérieures d’aluminium recyclées à 90% qui dissipent la chaleur. Concernant le transport, la ville encourage ses habitant·e·s à se déplacer à pied ou grâce à des bus 100% électriques, et annonce l’arrivée de véhicules à hydrogène. L’énergie provient principalement de champs de panneaux solaires, capables de fournir de l’électricité à 1’300 résidents, soit l’équivalent de 10MWh. Cependant, ces champs ne suffiront pas à satisfaire la demande si la ville poursuit son expansion, et le projet d’intégrer des “podcars” – voitures électriques et futuristes – a été abandonné puisqu’elles ne répondent plus à la demande en transport de la ville. De plus, l’accès à Masdar se faisant exclusivement par voiture, il n’est pas étonnant de voir des parkings remplis de SUV à l’entrée de cette dernière.

Sur le plan social, la ville a l’objectif d’accueillir, à terme, 50’000 habitant·e·s (1300 habitant·e·s actuellement), parmi lesquels se mélangeront étudiants, employé·e·s et hommes/femmes d’affaires, 40’000 emplois et 1’500 entreprises, de la multinationale à la start-up. L’écocité semble donc le lieu idéal pour toute personne ambitieuse voulant développer un projet, ou pour étudier dans une ville à la pointe dans de nombreux domaines. Cependant, cherchant à attirer les élites, Masdar paraît ignorer un certain équilibre communautaire en contournant mixités sociale et générationnelle, pourtant nécessaire au développement de toute ville. De plus, celle-ci peine à être attractive. Seulement 2’000 travailleur·euse·s et 300 étudiant·e·s y habitent, et à peine plus de 250 personnes y vivent de manière permanente, malgré les nombreuses offres de soutien financier couvrant souvent tous les besoins. Dans les deux îlots de la ville, s’étalant sur 150’000 m2, les rues se retrouvent donc désertes, et les activités très réduites, ce qui amène certains à qualifier Masdar de “ville fantôme”.

A l’origine, la création de Masdar provient d’une volonté de la part des EAU de s’affranchir des énergies fossiles, Abu Dhabi étant riche de 5.8% des réserves mondiales de pétrole et 3.3% de celles de gaz.

L’épuisement futur de ces ressources a donc poussé le gouvernement, via le fonds d’investissement Mubadala Investment Company, à miser sur une transition “verte”, qui incarne une diversification intéressante par sa durabilité et sa rentabilité. Parmi les entreprises déjà implantées à Masdar, on retrouve Schneider Electric qui cherche à diffuser son concept de bâtiments intelligents, capables de diminuer leur consommation énergétique de 30%, ou encore Total, qui développe ainsi son activité dans le solaire.

Toutefois, ce modèle économique contraste fortement avec celui du pays, où la course au profit et la consommation sont déjà bien ancrées dans les mentalités, ce qui pousse beaucoup à privilégier Dubaï, à la fois tournée vers le commerce international et appliquant également certains principes écologiques.

Se voulant écocité mais néanmoins dépendante de technologies polluantes, s’imaginant débordante de vie et d’opportunités mais peinant à offrir de l’attractivité, revendiquant une économie viable et respectueuse tout en étant ancrée dans un pays où la consommation est reine, Masdar ressemble davantage à un mirage vert au milieu du pays de l’or noir, plutôt qu’à une utopie rendue réelle.

Bien que le projet soit évidemment louable, il s’est sûrement voulu trop ambitieux, là où il aurait fallu privilégier une transition écologique à échelle réduite, et surtout dans des milieux urbains déjà existants, à l’image des écoquartiers de Meyrin, de Lyon ou de Paris.

Bibliographie

Enjeux écologiques :

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Enjeux sociaux :

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Enjeux économiques :

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Jean-Marie Chevalier, cité dans « Masdar City : ville “laboratoire” tournée vers le monde », PlanèteEnergie.com, 13 janvier 2017. https://www.planete-energies.com/fr/medias/decryptages/masdar-city-ville-laboratoire-tournee-vers-le-monde.

Site officiel de Masdar. https://masdar.ae/en/about-us/management/about-masdar.

Béatrice Mathieu. « Masdar City, l’oasis écolo enplein désert », L’express.fr, 1 août 2018. https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/masdar-city-l-oasis-ecolo-en-plein-desert_2027485.html.

« Masdar s’associe à Total et Abengoa Solar pour construire la plus grande centrale solaire concentrée du monde », 9 juin 2010, site officiel de Total. https://www.total.com/fr/medias/actualite/communiques/masdar-sassocie-total-et-abengoa-solar-pour-construire-la-plus-grande-centrale-solaire-concentre-du.

Image:

Masdar variety, CC BY-NC-ND 2.0 by gordontour, https://www.flickr.com/photos/gordontour/25229925596 (consulté 24 octobre .2021)

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