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Analyse Société

Pensons-nous durable ?

Dossier : La dimension sociale de la durabilité
Perspectives d’étudiant·e·s du CDH-EPFL

Illustration : Yoann Lorenz et Simon Rieckhoff

Editorial : comment saisir la dimension sociale de la durabilité ?

Marta Roca i Escoda et Lucile Quéré (CDH-EPFL)

Au printemps 2021, a débuté un nouveau cours en Bachelor offert par le Collège des Humanités de l’EPFL intitulé “La dimension sociale de la durabilité”. Dans un campus où le mot d’ordre « durabilité » est omniprésent, il était question d’outiller les étudiant·e·s en leur présentant les perspectives critiques offertes par les sciences humaines, et de leur permettre ainsi de comprendre les contours de la « durabilité » pour en analyser les diverses formes et en saisir les conséquences sociales et politiques. Pour cela, nous avons adopté une approche critique revenant sur les différents discours des acteur·ice·s qui se réclament de la « durabilité » et en font la promotion.

Économie verte, énergie renouvelable, alimentation bio, préservation de la biodiversité, changement des comportements de mobilité, croissance soutenable, décroissance, transition écologique, Green New Deal, green washing, et cetera… La diversité de ces thèmes montre que l’idée de durabilité prend bien des visages et se déploie selon une variété de méthodes et d’approches, plus ou moins critiques et radicales, qui questionnent et mettent à l’épreuve conjointement l’économie et l’environnement.

Nous avons alors suivi les différentes déclinaisons de la durabilité. Quelles en sont les assises théoriques ? Quels projets économiques et de société se logent dans les différentes approches de la durabilité ? Quelles sont leurs implications politiques ? Quels sont les modes d’action privilégiés par ces différentes approches ? Quels sont les nouveaux modes de vie durable et dans quelle mesure parviennent-ils à s’inscrire dans le monde ?

Pour ce faire, nous avons porté le regard sur différents univers : ce sont tant les sphères économique, étatique, militante et citoyenne qui ont fait l’objet de nos investigations. En complément des enseignements ex-cathedra et des présentations d’acteurs et d’actrices appartenant à chacun de ces univers, nous avons eu comme projet de monter un dossier collectif pour le numéro spécial d’un magazine écologiste. Les étudiant·e·s ont été particulièrement motivé·e·s par ce projet et se sont mis·e·s à la tâche avec brio et efficacité.

Le projet consistait à faire travailler les étudiant·e·s sur un thème en lien avec la dimension sociale de la durabilité. Pour ce faire, ils et elles avaient le choix du format de leur contribution pour ledit dossier. Ils devaient aussi s’initier à un style plutôt journalistique tout en se conformant aux exigences académiques d’une enquête en sciences sociales. La diversité des formats et des thématiques qu’ils et elles ont choisies témoigne de la richesse de leur travail : d’un entretien avec une militante écoféministe à un reportage sur une action locale d’agriculture en passant par un article historique, une prise de position critique sur les discours médiatiques de la durabilité, une bande dessinée et des recettes de cuisine, ou encore une cartographie des actions durables ayant une visée pratique pour les lectrices et lecteurs. Le dossier qu’ils et elles ont élaboré est particulièrement foisonnant. Le tout est couronné par une image réalisée par deux étudiants qui fait fonction de couverture du dossier.

Notre projet a été accueilli avec enthousiasme par les membres de l’équipe de rédaction du Canard Huppé. Nous tenons à remercier cette équipe, et en particulier Esma Boudemagh, dont l’implication sans faille a rendu possible cette publication. C’est maintenant à la lectrice et au lecteur d’en juger sa valeur.


Pensons-nous durable ?

Pierre Guillod, Tibor Vaughan et Samuel Dafflon


Dans cet article, on qualifie de « durable » une société humaine dont la gestion est stable et peut être maintenue à long terme.
Cette gestion se décline en enjeux que l’on regroupe généralement en trois catégorie : enjeux sociaux, enjeux économiques et enjeux écologiques.

Dans quel monde souhaitons-nous vivre au juste ? Répondre à cette question par la formule « dans une société durable » semble être un pari peu risqué ; autrement comment même survivre ? Cependant, une question sous-jacente se pose : sommes-nous seulement prêt·e·s à penser une société durable ?

Cet article présente trois exemples qui montrent, à travers l’analyse des médias suisses et européens, que le débat ne parvient pas à intégrer la problématique de la durabilité de manière compréhensive et systémique. Tout d’abord, nous montrerons que la problématique de la durabilité écologique se concentre sur le thème du réchauffement climatique. Ensuite, nous analyserons comment les médias suisses classifient les différents aspects inhérents à la durabilité. Nous montrerons ainsi que la majorité des classifications actuelles établissent une hiérarchie entre ces aspects. Enfin, nous étudierons la fréquence à laquelle des sujets relatifs à la question de la durabilité paraissent dans ces médias : nous montrerons notamment que la question du changement climatique étouffe les enjeux de durabilité concurrents par sa présence continuelle au sein des publications.

euro|topics est une revue de presse qui agrège plus de 500 médias d’Europe et du monde, de tous bords politiques. Elle est rédigée par l’association à but non lucratif n-ost (Netzwerk für Osteuropa-Berichterstattung) sur la base d’articles sélectionnés et traduits par des correspondants établis dans les états membres de l’UE, ainsi qu’en Russie, Suisse, Turquie et Ukraine.

Dans ses dossiers1, la revue de presse européenne quotidienne euro|topics de l’Agence allemande pour l’éducation civique2 compte, au 24 avril 2021, 250 débats sur le coronavirus, 158 débats sur le Brexit, 79 débats sur la politique migratoire en Europe et 62 débats sur le thème climat et environnement , plaçant ainsi cette dernière question à la quatrième marche du podium des problématiques européennes durablement polémiques. De ces 62 débats, 60 % évoquent d’emblée le climat. Les 40 % restant doivent se partager des sujets aussi variés que le buzz Greta Thunberg3, l’effondrement des écosystèmes4, la politique agricole commune de l’union européenne5, la pollution à Bucarest6, le déboisement en Amazonie7, la taxation de la viande en Allemagne8 ou la mort des abeilles estoniennes9. Notons au passage que la question du climat est présentée comme globale alors que les éléments de durabilité écologique non climatique sont localisés. Seul un débat du dossier porte sur l’effondrement global des écosystèmes. En outre, aucun dossier ne traite de durabilité au sens large.

Une société durable requiert, entre autres, la durabilité écologique. Or, il n’est ni suffisant, ni désirable qu’une seule question canalise plus de la moitié du temps d’écoute disponible car rééquilibrer des écosystèmes détruits en quelques années est une tâche ardue par rapport à la protection seule du climat pour laquelle des solutions technologiques sont d’ores et déjà disponibles. Une relation durable avec les écosystèmes n’est pas réductible à du picorage.

Pour analyser la hiérarchie établie entre les questions relatives à la durabilité, nous considérons les aspects sociaux, économiques et écologiques de la durabilité. Par exemple, l’aspect social inclut, entre autres, la problématique de la discrimination, l’aspect écologique l’enjeu du déclin de la biodiversité et l’aspect économique la question de la croissance finie.

La classification par rubrique (ou flux) qu’opèrent les journaux met implicitement en lumière une hiérarchisation des thématiques. Par exemple, le journal en ligne Heidi.news10 utilise le flux climat11 pour catégoriser des articles traitant de la question des pesticides, du bruit dans les océans12, du traçage du plastique13 ou de la pollution lumineuse14. Un traitement systémique du problème de l’écologie impose l’inversion de cette hiérarchie. La rubrique climat devrait s’élargir à l’écologie et « climat » devrait devenir un mot-clé appartenant à ce flux, de même qu’« environnement ». Le quotidien Le Temps15 présente le climat et l’environnement comme deux thèmes de la rubrique science. Il présente en outre une rubrique économie à part entière. Aucun thème de cette rubrique ne s’apparente à une économie durable. Une hiérarchie s’établit entre l’économie qui profite d’une rubrique principale et l’écologie dont les thèmes sont subordonnés à la science. Le journal 20 minutes16 présente une rubrique science et nature ainsi qu’une rubrique économie. Ce schéma présente les mêmes problèmes que le précédent.

L’aspect social de la durabilité ne présente pas de rubrique en soi. Pour Heidi.news, il faut chercher dans d’autres rubriques des articles accompagnés de mot-clés pour pouvoir accéder à une concentration d’articles relatifs à l’égalité femme/homme17 ou aux questions de genre18. Pour Le Temps19, l’égalité est un thème appartenant à la rubrique société. Dans le premier cas, l’accessibilité aux différents thèmes de la durabilité est variable. Dans le second, les diverses facettes de la question de la durabilité ne sont pas placées au même niveau hiérarchique.

En résumé, l’utilisation par les médias de rubriques et de thèmes articule une structure et impose implicitement une hiérarchie. Néanmoins, Le Courrier20, présente une rubrique société qui comporte notamment les thèmes égalité, écologie, économie et alternatives. Cette classification, que Le Courrier est le seul à présenter parmi les journaux suisses étudiés pour réaliser cet article*, permet de traiter la problématique de la durabilité sans établir de hiérarchie entre ses composantes.

L’importance accordée aux facettes de la durabilité se reflète dans le temps consacré à chacune d’elles, dans la hiérarchisation qui leur est imposée mais aussi dans la fréquence à laquelle chacune est évoquée. Par exemple, la Tribune de Genève21 publie plusieurs fois par jour des articles évoquant le changement climatique. Par contre, on compte seulement un article par semaine traitant de l’égalité de genre et un article par an consacré aux polluants organiques persistants22 (POP). Le 24 heures23 dédie quotidiennement des articles aux énergies renouvelables, mais seulement quelques articles par mois au mouvement Black Lives Matter24. Un seul article traite des dispositifs concentrateurs de poisson25 (DCP).

En bref, si on file la métaphore publicitaire, le réchauffement climatique est le produit-phare, celui que l’on place en tête de gondole. L’écologie est rangée sur le côté. L’aspect social de la durabilité n’a pas de rayonnage à lui : il faut fouiller pour en trouver.

En conclusion, nous avons montré l’existence d’un « biais climatique » dans la manière dont les médias traitent les sujets. En effet, la visibilité dont la question du climat bénéficie n’a pas d’égal. Aucune autre facette du problème de la durabilité n’est abordée aussi fréquemment et avec une telle abondance. De plus, une hiérarchisation apparaît entre les différents problèmes soulevés par la question de la durabilité. Cela ne permet un traitement ni systémique ni compréhensif de ses enjeux.

Finissons par donner deux éléments qui montrent que le public assimile ce biais. Les statistiques du moteur de recherche Google montrent que l’engouement populaire pour le thème du réchauffement climatique dépasse largement celui de la biodiversité ou des inégalités26. De même, le calculateur d’empreinte écologique du WWF27 présente comme résultat l’empreinte carbone (en termes de tonnes de CO2 par année) dans le corps de la page et l’empreinte écologique à proprement parler (en termes de planètes nécessaires) en marge de la page alors que l’indicateur qui correspond le mieux à la durabilité (au moins en termes écologiques) n’est pas l’empreinte carbone mais bien l’empreinte écologique.

Illustration : Snow Winter Photo, par Simon Berger, domaine public (licence CC0 1.0 Universelle)


LISTE DES ARTICLES DU DOSSIER “DIMENSION SOCIALE DE LA DURABILITE”

0- La dimension sociale de la durabilité : perspectives d’étudiant·e·s du CDH-EPFL – Fresque de couverture
1- L’anthropocène, un concept global – Bande dessinée
2- Pensons-nous durable ? – Article
3- Tour du monde des écoféminismes – Zoom sur six personnalités écoféministes

Articles à venir prochainement :
4- Comprendre les actions concrètes des militant·e·x·s dans les luttes écoféministes – Interview d’une militante écoféministe
5- Le Rouge et le Vert : écosocialisme, justice environnementale et écologie de la classe ouvrière – Article
6- Autogestion, analyse concrète de la mise en place et du fonctionnement au quotidien – Article
7- Portée sociale de l’urbanisme et sa durabilité – Article
8- Sous les pavés, la terre. Vers une agriculture plus sociale et plus locale ? – Article
9- Le petit guide durable, pourquoi et comment adopter les bons gestes ! – Guide pratique
10- Un aperçu des initiatives de durabilité sur et autour de l’EPFL – Aperçu
11- Le pinguintologue – Bande dessinée


  1. *
    Les journaux étudiés pour la réalisation de cet article sont les suivants : Le Temps, Tribune de Genève, 24 Heures, 20 minutes, Le courrier, Heidi.news. L’Illustré ne propose pas de rubriques. Les rubriques proposées par lematin.ch classent la question climatique dans la rubrique santé et environnement. Une rubrique économie à part entière existe. Ces éléments sont similaires aux exemples précédents.
  1. 1.
  2. 2.
    Site. Agence allemande pour l’éducation civique. https://www.bpb.de/
  3. 3.
  4. 4.
  5. 5.
  6. 6.
  7. 7.
  8. 8.
  9. 9.
  10. 10.
    Site. heidi.news. https://www.heidi.news/
  11. 11.
  12. 12.
  13. 13.
  14. 14.
  15. 15.
    Site. Le Temps. https://www.letemps.ch/
  16. 16.
    Site. 20 minutes. https://www.20min.ch/fr
  17. 17.
  18. 18.
  19. 19.
  20. 20.
    Site. Le Courrier. https://lecourrier.ch/
  21. 21.
    Site. Tribune de Genève. https://tdg.ch
  22. 22.
    Polluant organique persistant. Wikipédia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Polluant_organique_persistant
  23. 23.
    Site. 24 heures. https://24heures.ch
  24. 24.
    Black Lives Matter. Wikipédia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Black_Lives_Matter
  25. 25.
  26. 26.
  27. 27.

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